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L'auteur

 

Exemple d'analyse clinique

d'une réunion pédagogique

Brigitte CHARRIER    

 Extraits (De ma responsabilité J.N.) de la thèse soutenue le 5 février 2008 à l'Université Paris X par Brigitte Charrier; Sous la direction de Claudine BLANCHARD-LAVILLE:

Voir le début de la thèse: Position du problème

PLAN DU SITE

 

Étude de la réunion ATL

 Les circonstances de ma rencontre avec l'équipe ATL.

           Cette équipe est la deuxième que j'ai rencontrée. Je la découvre sur le site Internet Innovation pédagogique de son académie. Elle y présente son projet d'atelier de lecture par le résumé suivant :

" Après deux années de réflexion et d'actions ponctuelles pour tenter de résoudre les insuffisances en lecture, l'atelier est mis en place pour tous sur le niveau sixième : une heure de français est alignée pour réunir les élèves en quatre groupes de niveau, évolutifs, ceci dans le cadre du projet et de l'autonomie de l'établissement. Du déchiffrage à la compréhension, de l'envie de lire au plaisir de lire, les enseignants sont attentifs à chacun et varient les approches pour motiver, s'adapter et ne pas lasser. Tandis que les plus faibles se voient lire des textes simples sur lesquels ils s'expriment ensuite, les bons lecteurs développent leur sens de l'analyse et découvrent des textes littéraires. Tous commencent par la lecture des consignes, notamment sur le repérage et les sens des verbes ; des documents de méthode sont élaborés en classe. "

           Je contacte la Principale du collège par téléphone. Je me présente à elle en qualité de chercheure travaillant sur l'évolution du rapport au savoir des enseignants impliqués dans des projets en équipe pédagogique de Lettres. Elle m'accueille favorablement et m'invite à assister à une réunion prévue le 15 avril 2005 à 14h30 en présence de l'accompagnatrice du pôle Innovation pédagogique de l'académie. La Principale me propose de venir à 14h pour rencontrer les enseignants avant la réunion. Je viens à l'heure indiquée. La principale me conduit dans la salle des professeurs, me présente à une enseignante d'histoire, Viviane, puis retourne aussitôt dans son bureau. Je ressens cette présentation comme étant un peu abrupte, d'autant que l'enseignante, Viviane, part, également, aussitôt, pour assurer un cours en me disant d'attendre Corinne, la coordinatrice de l'enseignement du français. À son arrivée Corinne m'expose la situation en ces termes : il est très difficile, dit-elle, d'obtenir la participation des professeurs de Lettres pour ce projet. L'un d'eux y était opposé mais la Principale l'a obligé à y participer, posant cette condition pour qu'il puisse prendre en charge des classes de sixième. Elle reprend les explications dont j'avais pris connaissance sur le site Internet d'Innovation Pédagogique, pour situer son travail, en m'apportant quelques précisions quant aux groupes de niveaux : elle insiste sur le fait que les enseignants ne voulaient pas donner aux élèves le sentiment d'être regroupés selon leurs niveaux en lecture. Pour cette raison, les groupes ont été nommés sur le thème de l'intrigue policière (par exemple un groupe est nommé énigme, l'autre code). Il y a cinq groupes au total. Après ces explications, Corinne me laisse seule dans la salle des professeurs car elle doit assurer son cours. Quelques minutes plus tard arrive Josiane, une deuxième enseignante en histoire, plus âgée, qui se présente à moi comme faisant partie du groupe d'enseignants impliqués dans les ateliers de lecture. Elle me dit qu'il n'y aura probablement que trois enseignants présents à la réunion car deux enseignants de Lettres sont en sortie scolaire. Puis, elle me laisse à son tour pendant quelques minutes. Je m'étonne intérieurement de cette modalité de prise de contact.

La difficulté qu'ont les enseignants à se regrouper semble être mise en scène à travers le déroulement de ces rencontres.

           À l'arrivée de l'accompagnatrice de l'académie, les enseignantes décident de s'installer dans une petite salle attenante à la salle des professeurs, déjà occupée par une enseignante affairée devant un écran d'ordinateur, à laquelle Josiane s'adresse pour lui dire de rester dans cette salle. Des copies et cartables sont étalés sur la table. Josiane fait de la place en prenant soin de ne pas mélanger les copies et elle les dépose près des ordinateurs. Ces éléments d'observations retiennent mon attention :

les enseignantes semblent soucieuses de ménager les places de chacun, ce qui fait écho, pour moi, dans l'après-coup, à ce qui est exprimé, au sujet des élèves, dans le résumé de l'activité de l'atelier de lecture diffusé sur leur site Internet " les enseignants sont attentifs à chacun ".

 

La première réunion ATL1

           Je me présente à l'accompagnatrice et je lui demande si elle accepte que j'observe la réunion, elle me répond que " ça n'a aucune importance ", ce que je ressens, sur le moment, comme une attitude un peu désinvolte à mon égard. Josiane informe l'accompagnatrice que deux collègues sont en sortie scolaire avec leurs élèves. Elle me précise qu'une première réunion a eu lieu en décembre avec une autre accompagnatrice car celle-ci était en congé de maternité. Je prends quelques notes au cours de cette réunion, ce qui me permet d'en restituer maintenant le contenu.

           L'accompagnatrice commence par exposer les impératifs institutionnels : il faut produire un écrit relatant la conduite des ateliers de lecture pour la fin du mois de mai. Cet écrit sera diffusé sur le site Internet à destination des enseignants de l'académie qui seraient désireux de s'inspirer de l'expérience.

           Les enseignantes répondent que le délai est trop court, qu'elles ne seront que trois pour réaliser ce travail. Le ton est ferme du côté de l'accompagnatrice qui argue que les enseignants seront rémunérés pour cette rédaction. La coordinatrice demande ensuite aux enseignantes de faire le point sur leurs activités. Les enseignantes disent alors qu'elles ont mis en place une évaluation portant sur la lecture de consignes, elles jugent qu'elles n'ont pas été assez ambitieuses, que cette évaluation était trop simple. Elles passent en revue les différents problèmes auxquels elles ont été confrontées au cours de la pratique des ateliers de lecture évoquant ainsi la question de l'harmonisation de la constitution des groupes, celle du choix des livres, celle de la concertation entre les enseignants. Ces problèmes seront soulevés à nouveau au cours de la réunion que j'ai enregistrée.

Au terme de cette première prise de contact, je retiens plusieurs éléments qui influenceront mon approche du corpus :

- il s'agit de l'accueil un peu rapide que m'a réservé la Principale,

- des allers et venues des enseignantes dans la salle des professeurs à mon arrivée,

- de l'indifférence de l'accompagnatrice à ma présence,

- de l'évocation répétée du conflit qui sépare les enseignants des classes de sixième.

Je m'interroge sur les relations nouées entre la Principale, l'accompagnatrice et les enseignantes.

           Il m'apparaît, en effet, que la Principale m'a, en quelque sorte, imposée à son équipe tout comme elle a imposé le travail en atelier au collègue qui s'y opposait, puis elle s'est retirée de la scène. Il me semble que l'accompagnatrice impose des modalités de travail aux enseignantes sur un ton que je ressens comme autoritaire en mettant en avant le fait qu'elle représente la position institutionnelle. Son absence en début d'année pour maternité est peut-être un facteur qui l'incite à s'affirmer ainsi face à cette équipe.

           Pour le moment, je constate que les deux figures parentales, au plan imaginaire, incarnées par la Principale du collège et l'accompagnatrice, donnent à voir deux traits communs, à savoir une forte exigence à l'égard des enseignantes et une présence irrégulière à leur côtés.

Par ailleurs, les allers et venues des enseignantes retiennent mon attention. Je remarque, en effet, que Corinne m'a fait part, entre deux cours, des conflits qui agitent les enseignants de Lettres. Il me semble ainsi que les mouvements de va-et-vient que j'observe pourraient être l'expression d'une forte tension qui s'exerce au sein de cette équipe d'enseignants de Lettres. L'étude de la seconde réunion aura pour objectif de préciser quelle configuration du lien a pris forme entre les différents membres de cette équipe à l'occasion du travail conduit lors des ateliers de lecture.

 

La seconde réunion ATL2

Les circonstances de l'enregistrement

           Le corpus ATL est constitué d'un enregistrement qui dure cent trente huit minutes et d'une retranscription qui compte cinquante deux pages.

           La seconde réunion s'est tenue une semaine après ma première rencontre avec les enseignantes. Le rendez-vous a été fixé un mercredi après-midi à 13h30. Seules les trois enseignantes rencontrées précédemment participent à cette réunion. Il s'agit de Corinne, enseignante en Lettres classiques et coordinatrice dans l'équipe de Lettres pour l'enseignement du français ; Viviane et Josiane, enseignantes en histoire et géographie. Josiane est une femme plus âgée que ses deux collègues. Elle m'apparaît assez effacée. Elle interviendra assez peu au cours des échanges. Je remarque qu'elle cherche souvent mon regard au cours de la réunion, ce que je perçois comme une demande d'approbation à ce qui se dit. Aussi j'évite de répondre à ces sollicitations en focalisant mon attention sur mes notes.

La perception du temps

           Viviane est une jeune femme qui est sur le point de partir en congé de maternité dans les jours qui suivront cette rencontre . Elle s'exprime à plusieurs reprises sur son état. Je m'étonne d'une de ses remarques concernant son rapport au temps. Elle dit qu'elle le perçoit différemment depuis sa grossesse, comme l'indiquent les échanges autour de la minute 47 : Viviane : l'année passe vite […] encore plus quand on est enceinte.

           Au moment de l'analyse du corpus, j'établirai un rapprochement entre ce qu'elle dit et ce qu'elle manifeste, avec ses collègues, au cours de la réunion. En effet, les enseignantes sont disponibles tout l'après-midi, elles travaillent tranquillement en prenant tout leur temps, si bien que le travail ne sera achevé qu'après deux heures et demi de réunion. Viviane semble être celle qui est la moins pressée. Elle se lèvera deux fois au cours de la réunion : à la minute 97 pour lire le panneau d'affichage et à la minute 103, pour se faire un thé. Elle semble vouloir retenir ce temps qui passe vite pour elle.

De mon côté, je suis dans un état d'esprit opposé. Je surveille l'heure et je m'impatiente intérieurement du prolongement de la tâche. Ces observations me rendront attentive à ce qui est manifesté par les enseignantes quant à leur rapport au temps lorsqu'elles évoquent les ateliers de lecture.

           Ainsi, à la minute 81, je m'intéresse à une remarque de Viviane qui dit : " voilà l'atelier de lecture c'est pas une course contre la montre ", remarque qui fera écho, pour moi, au fait que cette même enseignante porte une attention particulière aux élèves lents, notamment à Corentin, élève qu'elle décrit comme étant handicapé par sa lenteur, et au sujet duquel l'enseignante dit " là en atelier il existe " (minute 52).

L'importance du lieu

           Les enseignantes ont choisi de s'installer dans la salle des professeurs. Ce fait me contrarie car j'avais précisé que je souhaitais que l'enregistrement se déroule dans un endroit calme. Au cours de la première demi-heure, de nombreuses personnes circulent dans la salle des professeurs. Au cours de la dernière demi-heure, une employée du service d'entretien vient passer l'aspirateur. Ces différents mouvements perturberont la qualité de l'enregistrement. Je ressens l'attitude des enseignantes à mon égard comme assez désinvolte .

J'ai le sentiment que les enseignantes me signifient ainsi qu'elles ne sont pas tout à fait favorables à ma présence mais qu'elles la subissent puisqu'elle leur a été imposée par leur Principale.

 

           Au cours de la réunion, je relève plusieurs remarques, de leur part, au sujet de cette Principale, remarques qui me laissent penser que les enseignantes sont redevables à leur Principale. Cette dernière les a soutenues au cours de leur expérimentation et avait défendu leur projet auprès de l'inspection .

En témoignent les premiers mots échangés par les enseignantes à propos du magnétophone :

L ?: on l'installe où

Josiane : par terre (rires)

Et leurs rires sur les derniers mots de Corinne, minute 137 :

Corinne : bon ben voilà - vous avez trouvé pertinent

Viviane : on va dire

Corinne : eh ben je vous souhaite bon courage (rires)

Le résumé du contenu manifeste de la réunion.

           Au cours des premières minutes de la réunion, les enseignantes s'interrogent sur le plan qu'elles doivent suivre pour rédiger le compte rendu de leur activité, elles vont chercher des informations sur le site Internet de la cellule d'Innovations pédagogiques. Elles ne commencent la rédaction de ce compte rendu qu'à partir de la minute 8, en reconstituant l'historique des ateliers de lecture. Cette tâche les occupe jusqu'à la minute 26, moment où elles abordent la rédaction des objectifs de leur projet.

           À la minute 29, elles s'aperçoivent que l'accompagnatrice leur a fourni un guide pour écrire. Elles décident alors de s'y référer. La trame de travail proposée par l'accompagnatrice comprend huit parties : la présentation de l'établissement, l'historique du projet, ses objectifs, la description du dispositif, sa mise en œuvre, les problèmes rencontrés, les perspectives et la conclusion. Au cours des minutes 29 à 34, les enseignantes répondent au premier point de ce plan en présentant leur établissement et l'équipe impliquée dans le projet. L'écriture des objectifs des ateliers de lecture se déroule de la minute 34 à 43. La formulation finale est la suivante : "Il s'agit d'essayer de faire progresser tous les élèves dans la compréhension de l'écrit et d'amener le plus grand nombre à "l'envie de lire". "

           La conduite de cette tâche est suspendue à plusieurs occasions : lorsque Josiane relate un exercice d'écriture, puis lorsque les enseignantes discutent de la position d'un collègue, Rodolphe, qui s'était opposé à un travail spécifique sur la lecture des consignes, ou encore lorsque Viviane expose la situation d'un élève en difficulté dont elle a la charge.

           Des minutes 43 à 58, les enseignantes décrivent le dispositif qu'elles ont mis en place. J'observe une nouvelle suspension de la tâche, qui dure sept minutes, au cours de laquelle les enseignantes évoquent la situation de plusieurs élèves en difficulté. Elles s'attardent plus longuement sur le cas d'un élève, que je nomme Corentin, qu'elles décrivent comme " un grand bébé " handicapé par sa lenteur mais volontaire.

           À la minute 59, les enseignantes annoncent qu'elles vont développer le quatrième point de leur plan consacré au déroulement des activités en ateliers de lecture, mais au bout d'une minute, elles s'attardent à nouveau sur des portraits d'élèves qu'elles développent pendant cinq minutes. Elles citent des noms d'élèves " qui fonctionnent bien " puis elles nomment un certain nombre d'élèves en difficulté. Elles suspendent à nouveau leur tâche, pour parler du problème du choix des livres de lecture pendant quatre minutes, puis elles reprennent la rédaction du paragraphe consacré au déroulement des ateliers à la minute 70.

           Viviane a écrit, avant la réunion, un texte pour présenter le déroulement de l'atelier qu'elle a animé. Elle lit ce texte à ses collègues qui en ont une copie et elle le commente en insistant sur le fait qu'elle centre son travail sur des activités de vocabulaire destinées aux élèves en difficulté. Son intervention dure cinq minutes. Corinne décrit, à son tour, sur un ton passionné, comment elle utilise la lecture à voix haute avec ses élèves pour améliorer leur compréhension du vocabulaire. Son exposé donne lieu à des échanges d'expériences entre les enseignantes durant huit minutes.

           À la minute 85, les enseignantes abordent la rédaction du cinquième paragraphe de leur compte rendu qui porte sur les problèmes qu'elles ont rencontrés au cours de la mise en œuvre des ateliers. Elles évoquent tout d'abord l'opposition de certains collègues à leur projet, dans un second temps elles s'interrogent sur l'organisation des emplois du temps pour la prochaine année scolaire, elles réitèrent leurs critiques à l'égard de Rodolphe, puis à l'égard d'une enseignante que je nomme Jeanne. Elles dressent un bilan négatif de leur action (minutes 85 à 98), elles écrivent que " le contrôle sur les consignes qui venait clore la première partie de l'année était trop facile " ou que "l'harmonisation n'a pas pu être réalisée, les groupes n'ont pas été cohérents ".

           Au terme de ce constat (minute 98), Viviane se lève et va regarder le tableau d'affichage en demandant à Corinne " tu passes sur les heures de français pour le latin ". Cette question donne lieu à des échanges durant deux minutes, au cours desquels Viviane explique à Corinne qu'elle souhaiterait que ses élèves aient arrêté leur choix sur l'option latin avant qu'elle ne parte en congé de maternité. Les enseignantes reprennent la rédaction du compte rendu à la minute 100 pour faire le bilan du travail sur les consignes. Viviane évoque à nouveau l'opposition de son collègue Rodolphe pour reconnaître qu'il avait raison. Josiane conteste ce point de vue mais ses collègues coupent court à la discussion et Viviane se lève à nouveau pour aller se préparer un thé (minute 103). Elles poursuivent la rédaction du document en abordant les problèmes posés par l'achat des livres. Viviane illustre son propos en relatant le cas d'un élève qui a tardé à se procurer le livre.

           À la minute108, Josiane intervient pour orienter le compte-rendu de manière plus positive " faut passer à un bilan un peu positif quand même aussi ". Elles parlent alors d'évaluer si les élèves ont manifesté une plus grande envie de lire. Elles dressent le portrait de quelques élèves qui sont en très grande difficulté socio-économique mais qui réussissent à se procurer leur livre de lecture avec le soutien des enseignantes. À partir de la minute 114, elles développent l'idée selon laquelle les élèves se sentent en confiance en ateliers et découvrent le plaisir de la lecture. Elles illustrent leurs propos en nommant un grand nombre d'élèves et en racontant des anecdotes de séances jusqu'à la minute 127.

           Au cours des dix dernières minutes de la réunion, les enseignantes rédigent le paragraphe consacré aux perspectives envisagées pour la reconduite des ateliers au cours de la prochaine année scolaire : elles reviennent sur les questions des horaires, du choix des livres et sur celles de la participation des collègues.

 

Analyse du corpus

La situation de communication

           La réunion a lieu dans la salle des professeurs, un mercredi après-midi. Il n'y a pas d'élèves dans l'établissement, quelques enseignants circulent dans la salle en début de réunion. Après la première demi-heure de réunion, il ne reste, du personnel de l'établissement, que le trio formé par Viviane, Josiane, Corinne et le personnel d'entretien. Du fait de la situation d'écriture du compte rendu, la communication s'établit à un double niveau.

           Le premier niveau est celui des échanges concernant la conduite de la tâche entre les enseignantes présentes. L'emplacement des enseignantes l'influence dans la mesure où c'est Corinne qui écrit le texte alors qu'elle se trouve éloignée de Viviane. Viviane n'a pas la possibilité de lire ce que Corinne écrit, alors que Josiane bénéficie de cette possibilité. C'est peut-être pour cette raison que Josiane intervient moins souvent que Viviane dans les échanges. Le placement : Viviane ne voit pas ce que Corinne écrit mais Josiane le voit.

La table est placée au centre de la salle des professeurs.

Corinne          Josiane

Magnétophone

Chercheuse          Viviane

           Le second niveau est celui de l'écrit que rédige Corinne. Il s'adresse à un certain nombre de destinataires. Au cours de sa réalisation, les enseignantes ont à l'esprit qu'elles l'accomplissent pour des collègues susceptibles de s'intéresser à leur expérimentation. Elles sont en lien avec ceux-ci au plan imaginaire, comme l'exprime Viviane à la minute 27 ou Corinne à la minute 56 :

Minute 27

Viviane : d'accord parce que j'crois qu'ça c'est important de le dire - de le dire aux collègues qui liront ça

Corinne : oui

Viviane : leur dire que ça n'a pu exister tout ça que parce que euh-derrière on était soutenu

Minute 56

Corinne : si il y a des gens qui veulent reprendre autant qu'ils prennent des sources et justement ça le niveau était trop faible donc il faudrait voir si y a pas

Ces différents destinataires infléchissent, au plan imaginaire, la situation de communication tout comme l'absence de certains collègues de Lettres ayant participé aux ateliers.

           Je remarque que Rodolphe, l'enseignant qui a été contraint par la Principale de participer aux ateliers, est très présent dans le discours des enseignantes. Au détour des faits relatés au cours de la réunion, j'apprends que c'est ce même enseignant qui a mis en cause la pertinence du travail proposé par l'équipe dans le cadre des ateliers sur le thème " des consignes ". Les conflits qui l'ont opposé à ses collègues sont évoqués à trois reprises au cours de la réunion . Par ailleurs, les participantes à la réunion précisent que le compte rendu est réalisé par " les trois professeurs en charge des groupes les plus faibles " ce qui laisse entendre que les professeurs absents avaient en charge les meilleurs élèves. Ces éléments d'observations me laissent entrevoir que

l'acte d'écriture est le moment où les enseignantes donnent à voir leur rapport aux collègues, aux élèves et à l'institution.

           C'est pourquoi, je m'intéresse, dans le premier temps de mon étude, à cette situation d'écriture.

 

La situation d'écriture

           Au moment de sa rencontre avec les enseignantes, l'accompagnatrice du projet les avait informées qu'elles disposaient d'un court délai pour rédiger le compte rendu de leurs activités. L'objectif de cette réunion est donc de rédiger ce document. Pour organiser leur propos, les enseignantes se réfèrent précisément à la demande institutionnelle en suivant une trame rédactionnelle qui a été conçue par l'accompagnatrice. Cette trame détermine partiellement le déroulement de la tâche ; les enseignantes accomplissent ce travail en se soumettant à l'autorité de l'institution. Cependant, je m'étonne à plusieurs reprises, au cours de l'écoute de l'enregistrement, de la manière dont les enseignantes évoquent cette injonction institutionnelle. Ainsi à la minute 18, par exemple, les enseignantes s'en remettent à l'accompagnatrice (désignée par le pronom elle) et aux acteurs de la cellule d'innovation pédagogique (désignés par le pronom ils) pour recadrer leur écrit :

Viviane: d'toutes façons elle a bien dit qu'elle retravaillerait ça avant de le mettre sur ordinateur

Josiane : avant d' le remettre

Viviane : si c'est très long ils recadreront là où il faut recadrer

 

           Les enseignantes manifestent une certaine ambivalence par rapport à cette demande institutionnelle puisque, comme le montre l'extrait de retranscription suivant, elles semblent à la fois s'y plier (Viviane : oui- alors après petit trois) et à la fois la considérer avec une certaine désinvolture (Corinne: non mais on s'en fout euh) . Minute 100 :

Viviane: oui c'est ça - bon allez excuse- moi je t'ai perturbée dans ton

Corinne: non mais on s'en fout euh (rires) ... perturbe-moi - c'est pas grave

Viviane: alors

Corinne: donc là c'est constitution des groupes - c'est bon

Viviane: oui - alors après petit trois

Corinne: le problème des consignes

Viviane: ouais euh

Josiane: le travail sur les consignes

Viviane: ben oui mais tu - c'est pas toi qui veux faire un truc sur ça

Corinne: non moi je vais juste expliquer comment on a travaillé

Viviane: ah non c'est Toutenkamon que tu fais

Corinne: ouais

Viviane: d'accord

Corinne: non -je vais juste expliquer vite fait comment on a travaillé sur les consignes

Viviane: d'accord

           L'expression "je vais juste expliquer vite fait comment on a travaillé sur les consignes " me semble contenir plusieurs traits caractéristiques de la démarche des enseignantes : les expressions " je vais juste " et " vite fait " laissent entendre que les enseignantes s'investissent a minima dans ce compte rendu. Pour elles, il s'agit d'expliquer ce qu'elles font de façon formelle. Je ne perçois pas de marque d'expression de leur désir à travers leur propos. Je relève, dans ces échanges, le mot " truc " dont je trouve de nombreuses occurrences sur l'ensemble de la réunion. Ce mot y désigne toujours le travail demandé par l'institution et marque que les enseignantes le considèrent comme un objet étrange et distant.

           Par ailleurs, je remarque que Viviane relance souvent le travail d'écriture en utilisant l'interjection Zou . Ce mot, qui s'apparente au langage enfantin, contribue à entretenir une distance ludique avec ce travail de rédaction. Ce rapport distancié, que les enseignantes entretiennent avec l'acte d'écriture, me surprend. Il me conduit à considérer attentivement ce qu'elles laissent voir de leur rapport à l'écriture. Ce qu'elles disent au sujet de l'écriture des élèves me paraît en cela révélateur de leur rapport à l'écrit. Je relève que leur propos revêt une connotation de disqualification à l'égard des élèves. Ainsi, en est-il à la minute 35 :

Corinne: il s'agit d'essayer de faire progresser tous les élèves

Josiane: dans la compréhension

Corinne: dans la compréhension - des textes parce que écrits c'était pas la peine je crois que le texte c'est un écrit à la base

Josiane: dans la compréhension de l'écrit

Viviane: ouais - boh des textes

Josiane: parce que même c'qu'ils écrivent y a des fois ils sont

Viviane: (rire)

Corinne: oui mais bon on ne travaille pas trop sur ce qu'ils écrivent parce que déjà qu'ils comprennent pas les textes bien écrits alors les leurs

Josiane: et j'vais te montrer ce qu'ils m'ont écrit hier

Corinne: non j'préfère pas

Josiane: (rire)

Viviane: moi j'ai renoncé à les faire écrire

           Corinne pose une équivalence entre texte et écrit qui laisse entendre que, pour elle, tout écrit devrait être à la hauteur d'un texte bien écrit. Les commentaires de ses deux collègues montrent qu'elles partagent la même exigence de qualité à l'égard des productions des élèves, idéal inatteignable si bien que Viviane renonce à faire écrire ses élèves.

Ainsi, par l'attitude distanciée que les enseignantes entretiennent avec l'écriture du compte rendu, il me semble qu'elles pourraient rejouer quelque chose de la position d'élève qu'elles ont tenue dans leur passé, position où l'acte d'écriture aurait pu réaliser la part contraignante et intransigeante de l'activité scolaire alors que le jeu aurait pu réaliser une échappatoire à cette contrainte.

           Je fais le lien entre cette observation et le fait que les enseignantes mettent en avant la dimension ludique des ateliers de lecture au cours de leurs échanges, comme l'indiquent les propos tenus dans l'extrait suivant :

minutes 78 à 79

Viviane: euh je crois que - je crois que euh - ce qu'il faut mettre en avant aussi c'est que l'atelier lecture - sur nos groupes à nous hein - pas pour les plus forts à mon avis mais sur nos groupes à nous ne fonctionne aussi que parce qu'on parl' qu'on passe par le ludique

Corinne: ouais ah oui faut passer par le ludique

Josiane: ah oui faut qu'il y ait - faut pas qu'ils aient l'impression de travailler

Viviane: ouais

Corinne: ouais jamais

Josiane: ça c'est sûr

Corinne: j'l'ai bien vu hein

Josiane: non faut pas

 Ce rapprochement m'oriente vers l'hypothèse d'une résonance entre la fantasmatique qui sous-tend le déroulement de la tâche au moment de la réunion et celle qui sous-tend l'animation des ateliers de lecture.

           L'alternance qui s'installe au cours de la réunion entre les moments où les enseignantes décrivent ces ateliers dans le compte rendu et ceux où elles relatent ce qu'elles y vivent, à l'occasion de digressions, me conduit à m'interroger plus précisément sur l'aspect dynamique du déroulement de cette réunion.

 

La dynamique de la réunion

           [...] Je remarque une nette différence d'attitude chez les enseignantes lorsqu'elles sont occupées à rédiger le compte-rendu comparativement à celle qu'elles adoptent lorsqu'elles s'intéressent à un autre sujet. Ainsi, au cours de la rédaction du compte rendu, elles sont tantôt appliquées, tantôt désinvoltes. En revanche, lorsqu'elles se détournent de cette tâche, leur forme d'expression change, particulièrement lorsqu'elles dressent le portrait de leurs élèves. Les enseignantes relatent alors des anecdotes vécues en classe en riant fréquemment, leur ton est enjoué, parfois théâtral. Elles semblent prendre plaisir à mettre en scène ce qu'elles vivent auprès des élèves. Elles relatent des moments de satisfaction ou de colère , comme si elles privilégiaient la dimension émotionnelle de leurs échanges avec leurs élèves.

           Ces mouvements thymiques qui font passer les enseignantes aussi bien de l'application à la désinvolture, lorsqu'il s'agit de rédiger leur écrit, que de l'euphorie à la colère, lorsqu'il s'agit de revivre les activités en atelier, retiennent mon attention. Le mouvement d'alternance, entre des moments d'écriture du compte rendu avec des moments d'échanges sur d'autres sujets, qui est associé à ces mouvements thymiques m'oriente vers l'idée que:

la dynamique psychique groupale est marquée par une forme de bipolarité.

 

           Ces différents constats me conduisent à proposer une analyse du discours groupal en m'intéressant à la mise en tension de ces deux formes d'activités que sont la rédaction du compte rendu et les digressions. Etant donné le grand nombre de séquences, je choisis de focaliser mon attention sur les échanges qui traitent des ateliers de lecture.

 

Qu'écrivent les enseignantes au sujet des ateliers ?

           L'élaboration du compte rendu donne lieu à diverses activités. Parfois, il s'agit de se remémorer les situations de mise en œuvre des ateliers, parfois il s'agit de se centrer sur la formulation du propos dans le document, parfois il s'agit de mesurer l'impact des ateliers sur l'activité future des enseignantes. Le déroulement de ces différentes phases est, en partie, conditionné par la demande de l'accompagnatrice. Cette dernière a défini les points qui sont développés par les enseignantes. Le premier point concerne l'histoire des ateliers de lecture. Je retiens que les enseignantes insistent sur les diverses circonstances qui les ont conduites à la mise en place des ateliers. Cette initiative a débuté à la suite d'un constat d'échec quant aux performances globales de l'établissement et à la suite d'une critique d'un représentant hiérarchique d'une institution :

minute 13

Corinne: et en même temps tu vois c'est la CCSD qui m'avait fait penser à demander quelque chose parce que j'avais été interpellée par la directrice de la CCSD qui me disait mais attendez vous avez des élèves qui ont 14% de réussite euh vous faites rien

 Je relève, dans ce propos, l'ambiguïté du pronom vous qui peut désigner la communauté pédagogique de l'établissement mais que Corinne semble reprendre à son compte comme une interpellation personnelle. Par ailleurs, Corinne relate que la mise en place des ateliers a connu plusieurs phases dont la première fut un échec, malgré un premier accompagnement sous forme de stage que les enseignantes avaient considéré, dans un premier temps, comme inefficace :

minute 23 :

Corinne: là je fais un petit paragraphe et j'vais mettre ainsi - pour que ce soit plus clair - j'vais mettre ainsi en - 200 euh 3/2004 - ainsi en 2003/2004 - le peu d'élèves concernés et l'horaire ont nui à cet atelier les élèves le considérant comme une punition - de plus c'était vraiment difficile de construire une dynamique avec des élèves - si divers

Josiane: issus de toute euh -

Corinne: tu vois elle veut dire qu'il y ait pas de euh

Viviane: ouais ouais ben y a pas d'esprit de groupe quoi

Corinne: oui - - sans cohésion

Viviane: hum _ _ _ _

           Ainsi, il m'apparaît que l'expérience des ateliers débute par une série d'échecs : échec des élèves, échec des enseignantes et de l'accompagnement. Je remarque que, dans leur discours, les enseignantes attribuent ces échecs, en partie à un " manque de cohésion groupale ". Cependant, un second stage d'accompagnement a eu lieu et a permis au groupe d'enseignants de repenser l'atelier de lecture :

Corinne: si moi je je sais que je trouvais ça très difficile de réfléchir sur ce - comment ça marchait pourquoi - qu'est ce qu'on voulait vraiment- en fait elle nous a vraiment posé- obligé à nous demander ce qu'on attendait réellement de

Viviane: l'atelier

Corinne: de l'atelier - je crois que c'est vraiment là qu'on a été obligé de mettre des mots

Viviane: mais de toutes façons c'est toujours la même chose dans les stages hein - c'est qu'au moment où on te met euh où on te demande de repenser ta pratique que euh

           Je relève, dans le propos de Corinne, le mot réellement qui s'oppose au mot rêve que cette même enseignante utilise pour expliciter l'objectif des ateliers :

minute 28 :

Corinne: tu vois c'est un réflexe - - deux - objectifs- il s'agissait dans notre rêve (rire)-

Josiane: (rire)

Corinne : profond

Viviane: ouais - -d'amener tous les enfants à comprendre ce qu'ils lisent

Corinne : et adorer lire (rire)

Josiane: dans un deuxième temps à adorer lire (rire)

 Le rêve est décrit comme une construction groupale impliquant aussi bien les enseignantes que la principale dont l'attitude de soutien est soulignée par les enseignantes :

minute 26

Viviane: tu sais moi je crois qu'il faut insister

Corinne: d'impliquer tous les élèves

Viviane: ouais d'une part mais euh j'crois qu'il faut aussi insister sur le rôle de Mme S. parce que c'est pas tellement en fait sur le - les stages d'établissement qu'il faut insister- c'est sur le fait que on a été soutenus du début jusqu'à la fin

Josiane: du début oui

Viviane: on a senti qu'il y avait quand même de la part de l'administration une volonté réelle - de créer quelque chose - voilà - de créer une dynamique et de créer...

Josiane: de s'occuper de ces élèves-là et de créer quelque chose

Viviane: voilà - un - un projet pédagogique autour de tout ça parce que

 L'existence des ateliers de lecture se fonde ainsi sur un rêve, une volonté de création, illusions partagées par les enseignantes, leur principale et l'institution.

 

           La principale est décrite à plusieurs reprises, au cours de la réunion, comme une personne dont le soutien est indéfectible (on a été soutenus du début jusqu'à la fin). Ainsi, en retraçant l'historique des ateliers de lecture, les enseignantes mettent à jour que ceux-ci sont le fruit d'un processus qui se déroule en plusieurs étapes.

 

           *La première est marquée par un constat de l'échec des élèves. Cette prise de conscience donne lieu à une première initiative des enseignants et à un premier accompagnement. Ces expériences échouent. Au cours de la réunion, les enseignantes relatent qu'elles étaient en proie à l'illusion groupale d'" amener tous les enfants à comprendre ce qu'ils lisent et adorer lire ".

           *Après cette première désillusion, les enseignantes ont bénéficié d'un second accompagnement leur ayant permis une meilleure prise en compte du réel. Ce processus a abouti, selon les enseignantes, à une évolution positive des ateliers. Elles s'accordent sur l'idée que les élèves se sentent en confiance au sein de leur groupe et s'intéressent aux histoires qu'elles leur racontent :

minute 120

Corinne: alors autres points positifs - et donc ils sont contents d'être là - c'est déjà bien - ben eh - ils aiment bien écouter des histoires

Josiane: oui ça - et ça leur fait du bien

Par ailleurs, elles insistent sur la dimension ludique des activités menées au sein des ateliers de lecture.

minutes 78 à 79

Viviane: je crois que - je crois que euh - ce qu'il faut mettre en avant aussi c'est que l'atelier lecture - sur nos groupes à nous hein - pas pour les plus forts à mon avis mais sur nos groupes à nous ne fonctionne aussi que parce qu'on parl' qu'on passe par le ludique

Corinne: ouais ah oui faut passer par le ludique

Josiane: ah oui faut qu'il y ait - faut pas qu'ils aient l'impression de travailler

Viviane: ouais

Corinne: ouais jamais

Josiane: ça c'est sûr

Corinne: j'l'ai bien vu hein

Josiane: non faut pas

 

           Enfin, ces différentes activités ludiques sont décrites avec précision. Ainsi, des minutes 72 à 73,

Viviane décrit deux exercices. Elle nomme le premier exercice baccalauréat oral :

" un exercice apprécié - depuis deux séances je garde quelques minutes en fin d'heure pour faire un baccalauréat oral - je choisis un thème les animaux les végétaux les meubles etc. et les élèves doivent à tour de rôle donner un mot correspondant au thème et commençant par la lettre que je leur annonce - celui qui échoue doit se lever et ne pourra se rasseoir que si un autre élève échoue et que lui-même peut proposer un mot - dès qu'un mot est inconnu d'eux ils doivent le noter - évaluation - donc le noter dans leur cahier hein - donc ça fait "

 Le second exercice est réalisé à partir d'un dessin animé :

" j'ai cherché à relancer l'atelier avec un exercice plus ludique face aux difficultés de mes élèves j'ai décidé de passer par l'image pour les faire travailler à la fois sur la précision de la lecture et la mémorisation - déroulement - petit un j'ai commencé par expliquer aux enfants l'intégralité de l'exercice en faisant comme toujours ré expliquer à l'un des plus faibles les consignes petit deux - je leur ai passé environ sept minutes du dessin animé - petit trois je leur ai distribué un texte reprenant ce qu'il venait de voir mais je l'avais écrit en y glissant une vingtaine d'erreurs allant du détail couleur d'un chapeau par exemple à la transformation complète de l'histoire - quatrièmement ils devaient noter sur leurs cahiers les lignes dans lesquelles se trouvaient les erreurs et les corriger - bilan - le passage par l'image du dessin animé permettait d'éliminer la difficulté majeure de certains qui est de donner un sens à la succession des phrases dans un texte - en effet le visionnage préalable du dessin animé assurait une compréhension de l'ensemble des élèves et m'autorisait un travail plus subtil de vocabulaire - cet exercice a très bien fonctionné les élèves ont été extrêmement motivés ils n'ont pas - en effet eu le sentiment de travailler dans l'ensemble les erreurs ont été repérées et très bien corrigées même des détails tels que l'utilisation d'un adverbe plutôt qu'un autre -"

 

           En comparant ces deux exercices, il m'apparaît qu'il s'agit, dans les deux situations, d'exploiter, en groupe, un échec ou une erreur " celui qui échoue doit se lever et ne pourra se rasseoir que si un autre élève échoue et que lui-même peut proposer un mot ". Cette approche fait écho, pour moi, au fait que les ateliers eux-mêmes sont le fruit d'une succession d'échecs qui ont été vécus par la communauté éducative. Ainsi à travers la description qui en est faite au cours de la rédaction du compte rendu, les ateliers de lecture m'apparaissent être un lieu de transformation d'expériences négatives en expériences positives " les erreurs ont été repérées et très bien corrigées ".

           Les observations réunies précédemment me suggèrent que cette transformation s'opère dans le cadre groupal par un va-et-vient entre un espace de rêve et une confrontation au réel. Par ailleurs, j'avais noté que la dynamique psychique groupale semblait être marquée par une bipolarité qui me paraissait faire écho aux mouvements émotionnels à l'œuvre au cours de la conduite des ateliers. [...] Les mouvements émotionnels, liés à l'évocation des ateliers de lecture, que j'ai remarqués précédemment, et la transformation positive des expériences des élèves et des enseignants au cours de ces ateliers, me portent vers l'hypothèse selon laquelle les ateliers de lecture pourraient être, pour le groupe constitué par les enseignants et les élèves, le lieu où s'exerce une fonction alpha (Voir Bion) de transformation. Il reste à mettre à jour ce qui permet d'opérer ces transformations dans le cadre des ateliers. Pour ce faire, je me laisse porter par le mouvement de va et vient opéré par les enseignants entre les deux espaces d'évocation des ateliers, celui du compte rendu et celui des digressions. C'est dans cette oscillation que je construirai moi-même un espace pour penser. Je m'intéresse maintenant à ce qui est dit des ateliers à l'occasion des nombreuses digressions.

 

L'évocation des ateliers en dehors de l'écriture du compte rendu

           Je remarque que les enseignantes évoquent ce travail à de fréquentes occasions. Ainsi, il s'agit d'envisager la conduite des ateliers dans le futur..., de rendre compte d'expériences pédagogiques passées ...de critiquer l'attitude de certains collègues à l'égard de ces ateliers ...d'évoquer le comportement des élèves au cours des séances.... Les portraits d'élèves occupent 24 minutes du temps total de la réunion. La dimension positive du travail qui a été conduit par le biais des ateliers apparaît dès le premier quart d'heure de la réunion lorsque les enseignantes évaluent l'impact des ateliers sur les élèves de Segpa. À cette occasion, les élèves sont nommés par des expressions familières ou par leurs prénoms, ce qui me laisse penser que les enseignantes entretiennent une certaine proximité avec eux. Cette manière de désigner les élèves contraste avec la manière de désigner leurs activités. Je m'étonne, en effet du fait que l'activité des élèves est décrite avec les mots marche fonctionne ou dysfonctionne ce qui semble la réduire à une mécanique.

La désignation des élèves semblent donc osciller entre deux pôles : tantôt les élèves sont considérés sur le registre affectif comme des êtres proches dont les enseignantes se soucient, tantôt ils semblent relégués au rang d'objets qui exécutent des actes dictés par les enseignantes.

           Ces deux aspects s'expriment simultanément, comme le montre l'intervention de Viviane autour de la minute 61 (j'ai des filles qui fonctionnent bien - elles sont super mignonnes d'ailleurs). Dans l'extrait suivant, Josiane et Corinne reprennent le verbe marche ce qui me laisse penser qu'elles partagent la même vision des élèves que Viviane:

Viviane : j'ai des filles qui fonctionnent bien - elles sont super mignonnes d'ailleurs ----

Corinne : est-ce que dans le déroulement euh des consignes je mets le problème des réunions ou on le met juste dans le bilan euh évaluation

Viviane : j'pense qu'il faut le mettre dans ça là - dans les contraintes machin truc muche là - bilan là

Corinne : bilan critique et évaluation

Viviane : alors il s'agit de Célia B. Cécilia pardon

Josiane : Cécilia B. ça ne m'étonne pas que ça marche bien

Corinne : elle marche très- elle marche bien

Viviane : elle est mimi comme tout et Esther

           Les enseignantes semblent privilégier la relation avec les élèves en difficulté. Je remarque qu'elles s'intéressent plus particulièrement à ceux qui sont lents. Ainsi, entre les minutes 47 et 50, elles citent Lucie, Nelly, Sandra, et Corentin, quatre élèves qui ont en commun un problème de lenteur excessive . A contrario, je relève que les enseignantes présentent deux cas d'élèves dont la rapidité semble leur poser problème : il s'agit du cas d'un élève (dont Viviane ne sait plus le nom) qui est en avance sur les autres. Je m'étonne de la façon dont Viviane en parle. Ses propos me semblent le disqualifier :

 

Minute 39

Viviane : j'en ai un autre - terrible - Fabien je sais plus comment - - je sais plus faudrait que je retrouve le nom - euh - je - je lui dis voilà bon tu lis la consigne en plus il était en avance sur les autres et il me regarde et fait euh j'comprends pas - ben voilà - relis à haute voix la consigne -

 Dans cette intervention, Viviane établit un lien entre le rapport au temps que manifeste l'élève et l'aptitude de celui-ci à la lecture. J'ai relevé, précédemment , que l'atelier est décrit, par les enseignantes, comme un lieu où elles peuvent " avoir du temps ". En cela, les ateliers s'opposent par leur fonctionnement à celui de la classe comme l'expliquent les enseignantes à l'occasion du dialogue suivant, à la

minute 52 :

Corinne: mais en classe c'est - c'est - faut - de toutes façons tu es obligée de - de le contraindre comme ça

Viviane: de toutes façons la fin d'un contrôle c'est la fin d'un contrôle - point là ça sonne donc...

Josiane: c'est sûr

 

           Ainsi, à travers l'écoute du discours des enseignantes au sujet des ateliers de lecture, il m'apparaît que les enseignants attribuent à ces ateliers deux caractéristiques :

- ce sont des lieux de transformations d'expériences négatives en expériences positives.

- Ces transformations prennent place par l'instauration d'une temporalité qui diffère de celle de la classe.

           La lecture m'apparaît être, pour les enseignantes, l'activité par laquelle le processus de transformation s'opère.

           Pour montrer comment j'accède à cette hypothèse interprétative, je m'intéresse à un moment précis de la réunion au cours duquel Corinne expose comment elle travaille la lecture au cours des séances d'atelier de lecture.

 

Comment les enseignantes décrivent-elles l'activité de lecture ?

           J'étudie les échanges qui se déroulent autour des minutes 81 à 83. Ce moment de la réunion a retenu mon attention du fait des mouvements qui s'opèrent entre des évocations d'activités de lecture et des évocations de faits d'actualité (E6).Il m'est apparu que ce que les enseignantes rejouent de leur rapport à la lecture s'exprime dans un écart entre l'histoire fictive (E4) et le présent réel (E6). Pour mettre en évidence ces mouvements, j'ai séquencé cet extrait de retranscription de la réunion en une série de sept échanges que je nomme E1, E2,…jusqu'à E7.

E1 Corinne: et c'est vrai que la lecture je leur lance en autonomie - et euh même s'ils n'ont pas compris en fait c'est pas grave - on essaye - parce qu'au début ils avaient du mal à me dessiner Olivia hein - mais madame qu'est-ce qu'on sait d'elle etc. - je comprends pas bien - regarde là - plutôt grande ou plutôt petite - ben regarde -

Viviane: ouais ouais

Corinne: et après

Viviane: c'est dur quand on connaît pas l'oeuvre

Corinne: et après faut que tu recherches en fait - tu recherches avec eux dans le texte - donc c'est vraiment se promener dans le texte pour...

Viviane: ouais ouais

 

E2 Corinne: mais c'est - c'est drôlement int' mais en même temps c'est très très long ça demande énormément de temps

Viviane: bien sûr mais bon en même temps on a

Corinne: on est là pour ça en même temps

Viviane: voilà l'atelier lecture c'est pas une course contre la montre hein

 

E3 Corinne: et là la semaine prochaine je fais quelque chose de plus difficile où là il va falloir que je re balise vraiment le texte pour moi - je leur ai demandé de reprendre tous les rebondissements - donc je leur ai donné du chapitre tant à tant- tous les rebondissements et - ils devaient faire la liste comme si ils avaient - juste - à faire la liste - des péripéties - mais sans raconter

Viviane: ouais ouais ouais

Corinne: et là c'est quelque chose de très difficile

Viviane: en donnant des titres

Josiane: et ça ils ont du mal à ne pas raconter hein

Corinne: parce qu'il faut un esprit de synthèse c'est

Viviane: ben voilà faut donner un titre à un événement voilà comme une légende à un- à une image quoi

Josiane: mum

 

E4 Corinne : donc là ça va faire travailler à la fois sur la lecture la compréhension et puis sur l'esprit de synthèse donc là ça va être un exercice un peu ambitieux et on va faire la fin ensemble comment se résout le problème et en fait on va se rendre compte que le problème c'était pas du tout celui soulevé par le - par les - au moment de l'élément perturbateur où on pense que c'est parce que - quelqu'un qui veut assassiner Toutenkamon (ton théâtral) et les héros i vont vouloir empêcher l'assassinat de Toutenkamon - pas du tout ils ont pas empêché l'assassinat de Toutenkamon - ils ont à euh se débarrasser d'un autre type (dans un léger rire) et en fait la mission qui était donnée au départ - n'est pas la même qu'à la fin

Viviane: ouais

Josiane: mum

 

E5 Corinne: parce qu'il faut pas changer l'histoire - Toutenkamon il a été tué quand il était jeune

Viviane: ben oui là ça ...

Corinne: et euh - c'est très rigolo justement de voir

 

E6 Viviane: t'as vu qu'on a refait le visage - de Toutenkamon

Josiane: oui j'ai vu ça oui

Corinne: ah non j'avais pas vu (ton déçu)

Viviane: t'as pas vu aux infos -

Corinne: non

Viviane: on a reconstitué le visage à partir de la momie -

Corinne: ah ouais

Viviane: de Toutenkamon- il avait un gros pif - pas beau

Josiane: il était pas très

Corinne: et en fait

Josiane: hein apparemment c'était pas

Viviane:....ils l'ont peut-être vu les gamins enfin ils t'en auraient parlé s'ils l'avaient

 

E7 Corinne: en fait le schéma narratif pour les - pour les aider à s'en souvenir en cours de français je leur fais comme ça (dessine) je leur fais une petite histoire avec les vagues

Viviane: le bateau ouais

Corinne: le bateau y a un orage

Viviane: et l'orage

Corinne: pour l'élément perturbateur

Viviane: j'connais

Corinne: après y a des obstacles - après ça se résout donc l'éclair va petit à petit disparaître et puis après la situation est stable tout va bien la mer est calme - - et normalement tu vois y a un - y a un parallélisme

Viviane: mum

Josiane: oui

Corinne:... y a une symétrie et là le problème c'est que je vais leur montrer qu'il y a pu cette symétrie

Viviane: ah oui [...

Corinne: c'est ça qui fait le suspens c'est la surprise

Viviane: d'accord

 

           J'identifie sept groupes d'échanges au cours desquels Corinne donne à voir comment elle pratique l'activité de lecture en ateliers.

           En E1, je relève que l'enseignante dit que ses élèves abordent le texte de façon libre " en autonomie " (ligne 1). La pratique du dessin (ligne 2) donne à l'élève la possibilité de se forger sa propre représentation de ce qui est mis en scène dans l'histoire " ben regarde " (ligne 3). La lecture est présentée comme une découverte, une investigation que l'enseignante accompagne " tu recherches avec eux dans le texte " (ligne 7).

           En E2, Corinne et Viviane soulignent que cette approche demande du temps. Je remarque que le ton de voix de Corinne est légèrement insistant sur les deux adverbes drôlement et énormément (ligne 10). Le mot drôlement me renvoie à l'univers de l'enfant, tandis que énormément fait écho, pour moi, à l'état de grossesse de Viviane, et par là à l'imago maternelle. Ces évocations me conduisent à entendre l'intervention de Viviane " on est là pour ça en même temps " (ligne 13) comme une affirmation du lien maternant au cours de cette période de travail en atelier de lecture. J'associe cette observation à un témoignage de Corinne que j'avais relevé au cours de la minute 48, témoignage par lequel l'enseignante décrivait comment elle soutenait une élève en difficulté : " eh bien au début elle a eu du mal et puis maintenant ça va - parce qu'en fait c'que j'ai fait c'est que voyant qu'elle était toujours dans son coin etc. je suis allée m'asseoir à côté d'elle ".

           Au cours des échanges en E3, Corinne décrit comment elle " re balise vraiment le texte ", ce qui laisse entendre que l'activité qu'elle décrivait, de prime abord, comme une promenade, est en fait plus contrainte, l'élève devant suivre le chemin tracé par l'enseignante . Par ailleurs, je m'étonne de la consigne (ligne 18) qui est donnée aux élèves " sans raconter ". Il me semble que, par cette consigne, les élèves sont invités à ne considérer que les éléments factuels du texte, sans appropriation de l'histoire sous forme d'une mise en récit personnelle. Ainsi, ce qui semble intéresser Corinne au cours de l'activité de lecture n'est pas la mise en lien d'éléments narratifs, mais au contraire la mise en évidence d'un écart entre ces éléments.

           C'est ainsi que j'entends ce qu'elle décrit en E4 : l'enseignante souligne que la démarche de lecture aboutit au constat d'un écart " en fait la mission qui était donnée au départ- n'est pas la même qu'à la fin ".

           Cet écart est réaffirmé en E7 : Corinne : […] et normalement tu vois y a un - y a un parallélisme Viviane: mum Josiane: oui Corinne: ...y a une symétrie et là le problème c'est que je vais leur montrer qu'il y a pu cette symétrie

 Ainsi l'enseignante se vit comme celle qui montre cet écart entre l'attendu et le réel.

 

           Le ton théâtral et le rire de Corinne marquent que l'enseignante vit intensément ce moment où il s'agit de " faire la fin ensemble " (ligne 27). Viviane réagit à cette description de l'accompagnement en lecture, pratiqué par Corinne, en donnant le détail de sa propre démarche. Je constate qu'elle procède auprès des élèves selon la même logique que sa collègue en leur faisant retrouver des expressions dans le chapitre et en les comparant. Ainsi, autour de la minute 84, les enseignantes relatent des activités de lecture où il s'agissait de faire réfléchir les élèves sur la notion de comparaison :

Viviane: on a essayé moustache tu vois on a fait l'étude de moustache je leur ai demandé de me décrire le - caractère de moustache et de retrouver dans

Corinne: et tu l'as pas fait dessiner moustache

Viviane: eh ben non parce que Corinne: ç'aurait pu être drôle oh

Viviane: il y est il est d'jà dessiné sur leur

Corinne: ah

Viviane: bouquin - donc euh bon

Corinne: ah

Viviane: non non non c'était pas possible - mais euh par contre euh j'leur ai fait retrouver avec une - on a étudié - parce qu'à un moment on compare - enfin on dit qu'il était euh - euh bavard comme un -comme une pioche - donc on a réfléchi sur euh comment c'était une pioche - à quoi ça servait euh - est ce qu'on peut être bavard comme une pioche - euh pourquoi la pioche par rapport à un jardinier - tu vois bon on a essayé de faire un petit travail un peu plus euh poussé sur le caractère de moustache comme ça en reprenant ils devaient retrouver dans le chapitre

Corinne: et t'as pas travaillé sur des expressions bavard comme une pie et têtu comme une pioche

Viviane: no non non pas les - non - j'suis pas allée aussi loin

Josiane: t'es pas allée aussi loin

Corinne: tête de pioche - t'as pas...tête de pioche

Viviane: j'ai hésité sur tête de pioche et puis euh j'ai pas osé - mum

 

           En observant ces échanges, je relève plusieurs éléments qui suscitent mon interrogation. Il s'agit des derniers mots de Viviane : " j'ai pas osé " ; de la manière dont Viviane relate son hésitation à travailler sur la métaphore " tête de pioche " ; et de la nature du questionnement de cette enseignante à travers les interventions suivantes : comment c'était une pioche - à quoi ça servait euh - est ce qu'on peut être bavard comme une pioche - euh pourquoi la pioche par rapport à un jardinier. Ce questionnement porte sur l'écart entre le réel et le textuel.

           Dans ce contexte, je m'interroge sur le sens des réponses de Viviane aux questions de Corinne. En effet, aux questions de Corinne " et t'as pas travaillé sur des expressions bavard comme une pie et têtu comme une pioche ", Viviane répond " j'suis pas allée aussi loin " et " j'ai hésité sur tête de pioche et puis euh j'ai pas osé -". J'entends ici que l'enseignante se positionne comme celle qui se cantonne au domaine de la comparaison sans se risquer sur le terrain de la métaphore, laquelle impliquerait une absence de lien. En effet, en réfléchissant à la différence qui existe entre la métaphore et la comparaison, il m'apparaît que la métaphore implique la disparition de l'élément comparant.

           Selon moi, cette difficulté à oser la métaphore pourrait être l'expression de la manière dont les enseignantes se positionnent plus généralement, comme celles qui font lien, par rapport aux élèves, par l'activité de lecture.

 

           En associant les différents éléments d'observations recueillis au détour de mon analyse du discours groupal, je propose maintenant une hypothèse interprétative visant à préciser le type de lien intersubjectif noué par les enseignantes par le biais des ateliers de lecture à l'égard des élèves et entre elles.

 

L'attention

Pour ce faire, je récapitule mes observations :

           j'ai mis à jour que les enseignantes s'intéressent particulièrement aux élèves lents, qu'elles se positionnent, par rapport à eux, par un lien d'accompagnement et qu'elles privilégient une démarche comparative entre les éléments de la réalité extérieure et les éléments fictifs contenus dans les textes qu'elles soumettent aux élèves.

           J'ai relevé également que ce travail s'effectue dans un climat émotionnel marqué par une forte bipolarité et que des transformations d'expériences négatives en expériences positives s'y opèrent.

           Le texte intitulé La symbolisation " au présent " du bébé , proposé par Denis Mellier dans l'ouvrage collectif Le bébé et le temps m'a permis d'articuler ces différentes observations pour proposer une modélisation du type de lien qui pourrait se former entre les enseignantes et les élèves à l'occasion des ateliers de lecture. La notion d'attention décrite dans ce texte au sujet de la relation mère bébé me paraît transposable à l'espace pédagogique. Ainsi, l'auteur pose l'hypothèse que " l'attention permettrait de construire et maintenir la " double-limite" de la psyché, au sens de Green (1982). Par son va-et-vient l'attention partagée entre mère et bébé permettrait de ? tricoter? simultanément la limite entre le dedans et le dehors de la psyché du bébé et entre le conscient et l'inconscient de son espace psychique […]

           Il me semble que les enseignantes permettent aux élèves en difficulté d'accomplir un travail psychique du même type que celui que décrit ici Denis Mellier. En introduisant une temporalité qui diffère de celle de l'espace traditionnel de la classe , en centrant leur accompagnement sur la découverte de l'écart entre le réel et le fictif, les enseignantes permettent aux élèves d'accomplir un travail d'attention. Denis Mellier décrit ce travail psychique comme " un travail de lien […] entre représentations et perceptions ". L'auteur souligne également que "ce travail est constitutif de la mise en place d'une temporalité primaire : la sensation d'une continuité d'être n'émerge qu'avec la pensée d'une discontinuité ".

           Les enseignantes constatent que le travail en atelier de lecture procure ce sentiment d'existence à certains de leurs élèves. Ainsi, en est-il de l'élève Corentin, élève handicapé par sa lenteur, qui, selon les enseignantes, grandit grâce à sa participation aux ateliers de lecture :

 

Le cas de Corentin élève handicapé par sa lenteur

Minute 51

Josiane: mais euh en même temps il a un peu mûri - un peu

Viviane: ouhlou qu'est ce que ça devait être en début d'année (rire)

Corinne: tu te rends pas compte

Josiane: oh mais en début d'année c'était le grand bébé

Corinne: oh mais là il est encore bébé mais

Viviane: vu sa taille en plus

Corinne: non mais en plus il se cachait quoi - c'était - il existait pas -il fallait surtout pas qu'on

Viviane: ah là en atelier il existe

Corinne: ah là maintenant je peux te dire qu'il existe un peu partout

Viviane: ouais ouais

Corinne: et puis il est même volontaire hein

Josiane: c'est bien

           Ces échanges témoignent que les enseignantes s'accordent sur une représentation de l'élève Corentin l'assimilant à un bébé " là il est encore bébé ". Selon moi, la maternité de Viviane introduit un climat psychique propice à ce type de représentation . En assimilant, au plan fantasmatique, les élèves à des bébés, les enseignantes se rendent disponibles pour exprimer leur " préoccupation maternelle primaire " (telle qu'elle a été théorisée par Winnicott) et développent leur " capacité de rêverie " requise pour l'exercice de la fonction alpha (au sens de Bion). J'ai évoqué, précédemment, que je percevais un effet de résonance entre la fantasmatique développée à l'occasion des ateliers de lecture et celle qui traverse l'espace de la réunion. Il me reste à préciser comment se manifeste cette résonance et en quoi sa mise à jour me permet de préciser le scénario fantasmatique qui sous-tend les échanges au cours de cette réunion.

 

La scène psychique groupale

           Si je reprends les observations qui ont retenu mon attention au cours de l'analyse de la dynamique de la réunion, je peux établir plusieurs rapprochements entre ce qui se passe dans les ateliers de lecture entre les enseignantes et les élèves, et au cours de la réunion entre les enseignantes elles-mêmes.

- Il s'agit d'un même rapport au temps,

- d'un climat émotionnel similaire marqué par la bipolarité,

- et d'un mimétisme sur le plan des activités.

           En ce qui concerne le cadre temporel dans lequel se déroule la réunion, j'ai dit, précédemment, combien cette réunion m'avait semblé interminable. Sur le moment de la réunion, je remarque que l'enseignante, Corinne, manifeste de nombreux signes respiratoires, du type halètements et soufflements ; et je m'étonne, intérieurement, du fait que Corinne manifeste ces signes quand sa collègue Viviane, qui est enceinte, affiche calme et sérénité. Ces manifestations physiques, associées à un travail prolongé éveillent, en moi, un fantasme de parturition. Le fait que les enseignantes se projettent dans l'avenir en envisageant le fonctionnement des ateliers l'année prochaine, me conforte dans cette représentation. Elles ont ainsi créé un objet viable sur le long terme . Je remarque qu'elles se demandent comment appeler cet objet tout comme on se demande comment on va appeler un nouveau-né :

Corinne: non parce qu'il faut qu'elle mette euh - faut qu'elle se débrouille - ou qu'elle l'appelle autrement Josiane: oui - c'est ça Corinne: ou qu'elle l'appelle euh - ben atelier lecture hein Josiane: c'est ça

 

           Je veux souligner ici que le pronom "elle" désigne la Principale. Selon moi, le fantasme de maternité est partagé par l'ensemble des protagonistes de cette équipe. Le lien maternant me semble être un lien co-construit par le trio formé par Viviane, Josiane, Corinne, dans leur rapport aux élèves mais aussi dans leur lien à l'institution et à leur Principale. Le compte rendu m'apparaît, dans ce contexte, être un lieu d'inscription de cette co-construction du lien intersubjectif.

 

En effet, en ce qui concerne les activités conduites par les enseignantes, je remarque que les enseignantes reproduisent, au cours de la réunion, certains traits qu'elles sollicitent de la part de leurs élèves.

           Il s'agit de l'activité de dessin pratiquée par Corinne (cf. page 180, E7 ligne 51) qui fait écho aux dessins demandés aux élèves par Corinne (cf. E1 ligne 2, page 180),

           il s'agit du rapport à l'écriture dont j'ai évoqué précédemment l'ambivalence et que j'ai interprété comme une manifestation possible de la réactivation de la dimension infantile du rapport au savoir des enseignantes.

           J'ai noté également que les enseignantes balisent les textes et accompagnent les élèves selon des modalités similaires à celles dont elles ont bénéficié auprès de l'accompagnatrice, qui a balisé leur compte rendu en en définissant préalablement le contenu.

           Enfin, en ce qui concerne le climat émotionnel, il est marqué par de nombreux rires et des jeux de rôles. Dans l'extrait suivant, Corinne rejoue la scène où l'élève Corentin disait sa récitation. Dans cette scène, elle prend alternativement les deux rôles, celui de l'enseignante " oui Corentin fallait mettre un peu de ton euh un peu de fluidité " et celui de l'élève "euh que les loups-- ces loups-doucereux […] de tous les loups - le loup le loup sont les plus dangereux " :

Corinne: il est volontaire pour aller réciter mais le problème c'est qu'il oublie sa récitation alors - (souffle) euh que les loups-- ces loups-doucereux - (rires) de tous les loups - le loup le loup sont les plus dangereux -

Josiane: (rire)

Corinne: oui Corentin fallait mettre un peu de ton euh un peu de fluidité mais bon (rire) il est mignon - mais en plus il est volontaire - attends il s'est payé sept il était volontaire et puis il - il a été volontaire pour y retourner et pour améliorer sa note

 

           Ce jeu de rôle à une place d'enseignante ou d'élève me semble significatif des mouvements psychiques qui s'opèrent pour l'enseignante. Le ton que Corinne adopte pour imiter Corentin traduit, à mon sens, la posture que l'enseignante adopte, en situation, avec cet élève. La manière dont elle prononce les sons ou avec insistance, m'évoque le cri du loup. L'enseignante marque de nombreuses pauses qui me laissent penser qu'elle a laissé du temps à l'élève pour retrouver les mots de sa récitation. Il me semble que l'enseignante rejoue là la contenance des projections pulsionnelles que l'élève extériorisait au moment de sa récitation. Les loups dangereux apparaissent doucereux à cet élève en difficulté grâce à l'accompagnement que lui a témoigné son enseignante. Il semble que l'expérience de cette récitation ait été positive pour Corentin puisqu'il est volontaire pour y retourner et améliorer sa note.

Je fais l'hypothèse que si les enseignantes sont en mesure d'exercer cette fonction contenante auprès des élèves, c'est parce qu'elles se ressourcent elles-mêmes par la relation qu'elles entretiennent avec leur Principale et la cellule d'Innovations pédagogiques.

 

           Les regards que m'adresse Josiane au cours de la réunion m'orientent vers l'idée que les enseignantes s'approprient toute forme de soutien, je me sens sollicitée pour les accompagner dans leur travail d'écriture. Le fait que les enseignantes terminent la rédaction de leur compte rendu en relatant des expériences positives me semble être un indice de la teneur du travail psychique qui s'est produit au cours de l'élaboration de l'écrit. En témoigne ce qu'elles évoquent à propos du conflit qui les avait opposées à leur collègue Rodolphe. À propos d'une séquence ciblée sur la lecture des consignes, elles constatent les lacunes de leur dispositif et prennent en considération l'avis de leur collègue absent, Rodolphe, qu'elles avaient jusqu'à ce moment-là durement critiqué : " Viviane Rodolphe il disait qu'on pouvait pas déconsti' - décontex'tualiser le travail- voilà " (minute 38).

 

 Conclusion

           La situation de travail de l'équipe ATL donne à voir deux dimensions du lien intersubjectif :

- celle qui concerne l'acte d'écriture

- et celle qui concerne l'investissement psychique mobilisé lors de la conduite des ateliers.

           J'ai tenté de montrer que l'acte d'écriture donnait lieu à un travail psychique spécifique, lequel m'est apparu recouvrir une fonction de contenance à l'adresse des enseignantes. Le compte rendu écrit m'a semblé être le lieu d'inscription d'une configuration fantasmatique faisant écho, pour les enseignantes, à celle qui motive l'animation des ateliers de lecture. En effet, mes analyses cliniques m'ont conduite à l'hypothèse selon laquelle, au cours de ces ateliers de lecture, les enseignantes permettraient aux élèves d'effectuer un travail d'attention .

Les enseignantes assument alors, auprès de leurs élèves, une fonction contenante à l'instar de ce qu'elles vivent à travers le dispositif d'accompagnement mis en place par la cellule d'Innovation pédagogique.

 

           Par ailleurs, la durée prolongée de la réunion a attiré mon attention sur la donnée temporelle, laquelle semblerait conditionner les possibilités d'effectuer un tel travail psychique. L'observation du travail d'écriture de cette équipe pédagogique m'a permis d'appréhender les effets, au plan psychique, d'un accompagnement institutionnel. J'ai, en effet, tenté de comprendre comment la posture des enseignants pouvait infléchir leur travail en commun et, inversement, comment leur activité elle-même avait des effets sur leur posture. Le repérage de ce double effet me semble ouvrir des pistes pour envisager de nouvelles modalités d'accompagnements d'enseignants. [...]

           La nature des fantasmes qui sous-tendent l'investissement des objets de savoirs et leur résonance sur la scène groupale.

           En ce qui concerne l'équipe ATL, j'ai observé que la différenciation des places des différents membres de l'équipe paraît, au plan imaginaire, plus nettement affirmée. J'ai dit, comment l'accompagnatrice impose les modalités d'écriture aux enseignantes et comment la Principale impose le travail en ateliers de lecture à l'enseignant que j'ai nommé Rodolphe. Mais dans le même temps, ces deux instances se placent dans une position d'écoute, d'aide et de soutien aux enseignants. Ainsi, les fonctions paternelle et maternelle de l'institution s'exercent auprès des enseignants, ce qui introduit une structure oedipienne du lien permettant l'émergence d'un fantasme de procréation dans une structure triadique. Selon moi, dans ce contexte, un espace de créativité peut se déployer. Je constate, en effet, que les enseignantes conçoivent les ateliers de lecture comme cet espace de vie, dans lequel les élèves existent, où elles peuvent prendre soin d'eux en les accompagnant dans un travail d'attention par la lecture de textes. Elles développent, dans ce lieu protégé, leur capacité de rêverie maternelle et exercent une fonction contenante à l'instar de celle dont elles bénéficient par leur lien à l'institution. L'acte d'écriture, que je perçois, au plan imaginaire, sous l'aspect d'une parturition, serait, selon moi, un moment d'inscription et de consolidation de cette modalité du lien pour les protagonistes de cette équipe. [...]

 
 

Voir la suite:

Conclusion de la thèse

 

ou le début de la thèse:

Position du problème

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