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L’entretien avec Nadine

 

          J’ai contacté Nadine par l’intermédiaire de la psychologue scolaire de mon école qui me l’a présentée comme étant une collègue dont elle appréciait particulièrement les qualités humaines ; en effet, dès le premier appel téléphonique, j’ai établi un contact chaleureux avec Nadine,. Elle m’apparaissait très ouverte, très arrangeante, en particulier lorsqu’il s’est agi de convenir d’un rendez-vous ; elle me laissait toute une possibilité de choix quant aux dates et aux horaires.

Extraits de la THÈSE Pour l’obtention du grade de Docteur en Sciences de l’éducation présentée et soutenue publiquement par Chantal COSTANTINI le 17 juin 2008 sous la direction du Professeur Claudine BLANCHARD-LAVILLE

          De même, lorsque je l’ai rencontrée dans sa classe sur le temps du midi, j’ai reconnu en cette enseignante très avenante d’une quarantaine d’années, une certaine proximité professionnelle entre elle et moi ; sa classe était organisée de manière très « pédagogique ».

          Les affichages didactiques se distinguaient nettement des affichages décoratifs, ce qui facilitait la lecture des notions exposées (la date du jour, les responsables du rang, les enfants déjeunant à la cantine, etc.) ; les espaces de jeux ainsi que le coin de la bibliothèque étaient agencés avec goût tout en visant l’apprentissage des élèves : des étiquettes de lecture indiquaient le nom des différents espaces, des symboles de couleurs permettaient de gérer le nombre d’enfants s’inscrivant aux différents ateliers proposés. Les productions en arts plastiques témoignaient du savoir-faire de Nadine pour développer la créativité des enfants.

          Bref, je démarrais l’entretien dans un climat empreint de mouvements identificatoires « concordants » de ma part.

 

Présentation des thèmes associés par Nadine à la consigne

          Nadine évoque très vite le cas d’un enfant d’origine asiatique, Pierre, qui ne parle pas ; elle découvre que cet enfant a en fait deux prénoms, un prénom chinois par lequel il est nommé à la maison, et un prénom français réservé à l’école. Nadine enchaîne ensuite sur l’exemple d’une petite fille, Camille, qu’elle désigne comme étant « psychotique ». Elle raconte également les difficultés qu’elle rencontra avec Antoine, un élève identifié comme « autiste », puis avec Jimmy, enfant d’origine africaine qu’elle était parvenue à « scolariser » malgré son comportement très opposant.

          En entendant Nadine, je me laissais porter par la richesse des souvenirs de son expérience, et plus encore par la générosité et l’affection qui se dégageaient des propos qu’elle tenait à l’égard de ses élèves. Nadine, enseignante expérimentée, m’apparaissait très attentive envers ses élèves et semblait prendre en compte leur singularité.

          Aussi, j’ai eu l’impression que Nadine ne se sentait vraiment « enseignante » que lorsqu’elle était confrontée à des situations difficiles qui, d’une certaine manière, la mettaient au défi ou lui permettant de se surpasser. Du reste, elle estime que certains élèves n’ont pas réellement besoin d’elle pour progresser, ainsi qu’elle le déclare :

« bon y en a/ y en a/ c’est sûr qu’il y en a/ à la limite/ qui ont pas besoin de l’école entre guillemets/ enfin qui/ si/ sur le plan de la socialisation tout ça/ si/ mais sur les apprentissages et tout/ y en a heu/ c’est incroyable déjà tout ce qu’ils savent faire/ ».

          Nadine avoue « donner » le maximum d’elle-même pour aider les enfants en difficulté, en même temps qu’elle considère qu’ils n’auraient pas dû être scolarisés, comme elle le dit par exemple en évoquant Camille :

« je me dis bon/ j’essaye de me donner/ bon je peux pas tout faire non plus/ mais bon si on peut apporter beaucoup de choses à cette petite fille pourquoi pas/ ».

          Elle relate les conditions d’accueil de ces deux enfants, Camille et Antoine, qui se déroulèrent quasiment de la même façon pour chacun d’eux : étrangement, les parents passèrent sous silence le comportement particulier de leur enfant lors de l’inscription à l’école. C’est une fois installés en classe, le premier jour de la rentrée, que Nadine s’aperçut des problèmes de ces enfants ; elle raconte qu’elle fut obligée de convoquer les parents afin de procéder à une prise en charge adaptée. Néanmoins, dans les deux situations, Nadine rencontra le soutien des parents ; car, selon elle, même si au départ leur démarche n’avait pas été tout à fait correcte, elle dit comprendre leurs difficultés à accepter la réalité du handicap de leur enfant, ainsi qu’elle le précise à propos de la mère de Camille :

« je pense que ça devait être très très difficile d’avoir un enfant handicapé/ et heu ben elle fait tout pour cette petite fille/ et alors ce qui est bien/ c’est qu’elle se rend compte quand même du mal qu’on a/ elle fait tout là pour pouvoir nous aider/ alors maintenant/ mais c’est vrai qu’elle l’a pas fait au départ/ parce que je pense qu’elle voulait absolument l’intégrer/ […] elle fait vraiment tout pour pouvoir m’aider […] et quelquefois c’est difficile/ donc elle est assez coopérante/ parce qu’il y a des parents qui sont/ enfin les parents ne sont pas toujours comme ça/ […] si elle n’avait rien dit c’est parce qu’elle l’acceptait pas non plus hein/ ».

          Nadine comprend que, pour des parents, le fait d’admettre que son enfant est atteint d’un handicap ne peut pas aller de soi ; et malgré les obstacles rencontrés en début d’année, elle n’a pas ménagé ses efforts pour faire progresser ces enfants.

          J’ai perçu à travers ses propos, une ambivalence à propos de la notion de don, de don d’elle même ou de dons qu’elle recevait de la part des parents, qui m’a d’ailleurs fait réagir de manière impulsive au moment de m’entretien ; en effet, Nadine raconte que pour exprimer sa reconnaissance envers elle et envers la directrice, la maman d’Antoine, petit garçon « autiste », les couvrait de cadeaux de marques prestigieuses. Nadine, très gênée demanda à la maman de cesser ces attentions, bien qu’elle ait compris que cette scolarisation était avant tout pour rassurer la mère et que cette attitude de sa part devait être sa manière à elle de la remercier de supporter « son fardeau », comme elle le souligne :

« je crois que c’était plus pour la maman aussi/ […] oui pour la maman/ c’est sûr que ça devait être/ d’ailleurs j’avais des cadeaux/// mais je vous dis pas/ des cadeaux/ je sais pas/// des sacs Lancel/ affolant/ affolant/ (I : des cadeaux)/ ah oui des cadeaux/ mais parce qu’elle s’est rendue compte aussi que Antoine ben il devait pas vraiment être là/ enfin qu’on l’acceptait mais parce qu’on était gentil/ moi je pense qu’on aurait pu dire non/ on n’en veut pas/ mais c’est pareil/ oh c’est pas pour les cadeaux/ hein mais au départ/ c’est vrai qu’on a voulu lui donner une chance aussi/ et cette maman pour nous remercier/ et alors la directrice/ mais faut voir/ des foulards/ comment ça s’appelle/ des foulards très très chers/ incroyable/(I : Hermès)/ non pas Hermès/ une autre marque encore/ mais enfin bon/ c’était le même le même prix/ heu/ et des sacs Lancel/ des sacs de voyage/ sacs à main/ mais chaque vacances/ elle nous/ ç’en était même gênant/ je lui disais mais non arrêtez/ je ne veux pas/ mais bon c’était délicat/ aussi de/ je pouvais pas lui laisser son son paquet non plus hein/ c’était une façon à elle de ben de remercier quoi/ ».

          Le fardeau supporté par Nadine était en quelque sorte compensé par les dons de « sacs » de toutes sortes : sacs à main, sacs de voyage, un des synonymes du mot « fardeau » étant « bagage », du reste. Emportée moi-même par son récit sur les cadeaux, je me suis entendu intervenir comme si elle s’adressait à moi ; aussi, lorsque Nadine se mit à chercher le nom d’une grande marque de foulards, je répondis presque malgré moi : « Hermès » comme si je participais à une conversation. Or, la nature de l’entretien dévoile que la relation particulière qui s’instaure s’inscrit dans un mouvement transféro-contretransférentiel qui suppose de « se taire au lieu de répondre », comme le précise Lacan »

          Aussi, je m’en suis voulu de m’être ainsi confondue avec le destinataire d’une parole adressée à une autre qu’elle-même, mais qui n’était pas « moi » si on suppose que, dans la situation d’entretien s’installe une relation d’ordre transférentiel ; je regrettais de ne pas avoir su retenir ce mouvement d’envie à l’évocation de marques d’aussi grande valeur, au point qu’il me fit trébucher et quitter mon attitude que je trouvais jusqu’ici tout à fait appropriée par mes relances à peine appuyées. Je devais donc me sentir particulièrement concernée par cette problématique du don. Entre l’attitude de la mère de cet enfant et celle de Nadine qui soutenait que ses efforts étaient indépendants des cadeaux reçus : « oh c’est pas pour les cadeaux », précise-t-elle, j’ai perçu la complexité de cet échange entre un besoin de gratification de la part de Nadine et un sentiment de culpabilité de la part de la mère, sentiments noués autour du silence de cet enfant autiste, car selon Nadine, la maman savait au fond d’elle, qu’Antoine n’aurait pas dû être scolarisé, comme elle le rapporte : « parce qu’elle s’est rendue compte aussi que Antoine ben/ il devait pas vraiment être là/ enfin qu’on l’acceptait/ mais parce qu’on était gentil/ ». Ces sentiments se sont croisés à l’intérieur de moi, mêlés à mes propres questions et compte tenu de la valeur « marchande » accordée à ces échanges presque commerciaux, je me suis vue entraînée à réagir, comme si effectivement j’en saisissais les enjeux de manière quasi personnelle. La maman d’Antoine n’achetait-elle pas ainsi le silence de Nadine en la comblant de présents, un silence qui n’avait pas de prix à ses yeux ?

          J’aborderai dans un premier temps, à travers l’exemple de Pierre, l’enfant d’origine chinoise, la problématique des deux prénoms, car, de même que Nadine réalise que cette pratique est courante dans les familles d’origine asiatique scolarisant leur enfant en France, je me suis ainsi demandé si celle-ci ne concernait pas, dans un contexte cependant différent, tout enfant entrant pour la première fois à l’école. En effet, celui-ci découvre qu’il est appelé dans la majorité des cas par le même nom que celui par lequel on le nomme à la maison mais « l’entend-t-il » de la même manière ?

          Puis, je montrerai comment Nadine parle de Camille, petite fille « psychotique » et du soutien que la mère lui accorde pour « l’aider » à s’occuper de sa fille.

          Je traiterai ensuite de cette problématique du don qui questionne en même temps la notion de la dette, en lien avec la relation que Nadine a instauré avec la maman d’Antoine, l’enfant « autiste ».

          Enfin, je terminerai l’analyse de cet entretien par la manière dont Nadine relate le cas de Jimmy, enfant auquel Nadine s’est particulièrement attaché, mais qui a été retiré de l’école par la mère en cours d’année. J’essaierai de relever la complexité des liens qui unissent Nadine à ses élèves et à leurs parents, principalement les mères avec lesquelles elle entretient des relations de grande proximité, ou bien teintées de rivalité.

          Je terminerai enfin l’analyse de cet entretien en étudiant ce que représente une formule que Nadine emploie dans son discours : « c’est vrai que », en lien avec certains mécanismes à l’oeuvre chez Nadine.

 

Le silence de Pierre : l’existence de deux prénoms ?

          Pierre est décrit par Nadine comme étant complètement bloqué, encore muet : en fait, Nadine attend que s’opère en lui « le petit déclic » au travers des diverses activités qu’elle propose habituellement à ses élèves. Ainsi, la marionnette de la classe qui part chaque week-end chez un enfant, avait servi de déclencheur pour une petite fille qui ne parlait pas, comme Nadine le relate :

« j’ai deux petits chinois/ y en a une qui se met à parler/ mais j’en ai un qui ne me parle pas du tout/ heu ben ça y a pas de règles vraiment/ je m’adresse à lui comme à tous les autres/ tous les matins je fais parler un enfant qui est responsable/ je lui demande la date tout/ je/ donc/ je lui demande la même chose/ mais bon/ il reste muet/ il se bloque complètement/ […] enfin cet enfant là/ je sens qu’il/ pour l’instant/ il fait un blocage/ il me dit au revoir c’est tout/ sinon/ alors pour certains/ c’est vrai que de les faire venir comme ça devant les autres/ une petite comptine/ dès fois il y a le petit déclic qui vient ».

          Nadine ne peut affirmer que les situations qu’elle met en place, comme par exemple la marionnette de la classe que prend chaque enfant à tour de rôle chez lui puis la ramène à l’école provoquent nécessairement la parole ; elle remarque simplement que ce type de situation « concrète » qui place les élèves dans une situation de langage authentique les porte tout naturellement à réagir.

          Mais en ce qui concerne Pierre, bien qu’il ait fait des progrès au niveau de son intégration dans la classe et qu’il comprenne dorénavant la plupart des consignes, Nadine constate qu’elle n’a toujours pas de « retour » de sa part au niveau du langage, comme elle dit :

« c’est sûr qu’en début d’année/ le pauvre/ le pauvre doudou/ il était complètement perdu hein/ alors que là là/ on a vu la différence/ il m’a écouté et il a compris ce que je lui disais/ […] mais bon/ je n’ai pas encore le retour du langage quoi/ je pense que ça va venir/ alors c’est vrai que même à un moment donné/ je pensais/ oui/ parce que je l’appelais par son prénom au début de l’année/ et il réagissait pas/ alors je me disais peut-être qu’il a un problème auditif/ ».

          Nadine a commencé à se soucier de Pierre en supposant qu’il avait des problèmes d’audition, car il ne répondait pas quand elle l’appelait par son prénom ; il lui fut alors confirmer par son mari qui travaille en CLIN, que la plupart des enfants d’origine chinoise ont deux prénoms : un prénom chinois par lequel ils sont appelés à la maison, et un prénom français sous lequel ils sont inscrits à l’école :

« il m’a dit/ mais non il peut pas réagir à son prénom/ Pierre/ il le connaît pas/ il a un autre prénom en chinois chez lui/ j’avais beau l’appeler/ pour lui ça voulait rien dire/ et /// parce que moi vraiment je me suis posé la question au début de l’année/ je me suis dit/ c’est pas possible/ je l’appelle Pierre/ et il réagit pas/ et et j’en ai parlé avec mon mari le soir/ et il m’a dit/ non mais il peut pas réagir/ on l’appelle autrement chez lui/ donc laisse-lui le temps d’intégrer ce prénom/ et effectivement maintenant il réagit quand je l’appelle//// ».

          Munie de cette information, Nadine laisse à Pierre le temps « d’intégrer ce prénom », ainsi qu’elle le rapporte :

« alors bien sûr c’est un peu hein/ c’est pas toujours évident surtout pour des petits bouts comme ça/[…] mais pour lui/ ce devait être l’enfer au début hein/ on me mettrait dans un pays comme ça/ enfin on connaît personne/ on connaît pas la langue/ c’est vrai que ce doit être terrible/ je sais pas répondre/ […] c’est vrai que ce doit être très dur/ bon faut pas que je sois trop exigeante/ et que/ faudra lui donner le temps sans doute pour pouvoir communiquer […] ».

          Nadine prend conscience que pour Pierre, la venue dans un pays étranger dont il ne connaît pas la langue représenta une épreuve qu’elle qualifie de « terrible », « très dure », « un enfer ». En repensant aux débuts difficiles de Pierre, Nadine est prise de compassion à son égard : « le pauvre », « le pauvre doudou », « des petits bouts comme ça », « faut pas que je sois trop exigeante ». C’est comme si tout à coup, et malgré les données qu’elle avait sur l’existence des deux prénoms, elle mesurait subitement la souffrance que Pierre avait dû éprouver ; elle rappelle d’ailleurs qu’il a longtemps pleuré, qu’il était inconsolable.

 

          À la suite des propos rapportés par Nadine concertant l’existence des deux prénoms pour les enfants d’origine asiatique, je me suis demandé si on pouvait l’envisager en tant que problématique pour tout enfant entrant pour la première fois à l’école. Le prénom par lequel ’enfant est appelé dans sa famille est-il bien perçu par lui comme étant le même que celui qu’il « entend » à l’école ? Bien que nommé par le même prénom à l’école comme à la maison, l’enfant reconnaît-il en ce prénom prononcé par des personnes étrangères, le même auquel il réagit dans son milieu familial ? Un article d’Olivier Douville869 évoquant la problématique du silence de l’enfant de migrant et de ce qu’il entend à l’école de « ses appartenances et de ses indéterminations » m’a particulièrement intéressée et guidée dans mes intuitions à propos de cette problématique des deux prénoms ; en effet, pour cet auteur, il ne s’agit pas de traiter le symptôme du mutisme de l’enfant de migrant uniquement en termes d’identité niée ou de repli identitaire, mais de considérer la notion d’étrangeté en soi et de ses aménagements telle que la psychanalyse la définit. O. Douville rappelle que la psychanalyse en subvertissant les frontières du dedans et du dehors « ne fait pas de l’étranger un dehors éternel, mais un intime énigmatique » face auquel « l’autre touche ce point névralgique où l’identité est produite comme lien et montage entre le sujet et l’absolu qu’il se donne »

          L’auteur dénonce à ce propos le courant de pensée qui stigmatise la notion d’étranger jusqu’à acculer le sujet « à redoubler la représentation vécue », le poussant à « être-étranger au point de le devenir » ; pour cet auteur, « ce qui fait obstacle à l’intégration scolaire d’un enfant n’est pas objectivable en une mesure de la différence culturelle conçue en termes de différence de langue, de systèmes familiaux, de valeurs, de moeurs etc. ». Il s’agit selon lui, de « penser le sujet dans sa tension, dans son devenir, dans son aventure d’exil », et l’école, lieu approprié « qui fait rupture avec tous les folklores familiaux et tous les babillages claniques » permet « le transfert sur quelque chose d’étranger », à savoir l’enseignant mais aussi la langue de l’école. Ainsi, au-delà de la prise en compte réductrice de la notion d’étranger dans sa définition administrative ou politique, O. Douville montre que l’école et principalement l’acte d’enseigner a pour fonction « de déplacer "la voix de la mère", d’accepter que le monde ne soit plus présenté au sujet, ni le sujet présenté au monde par cette voix de la mère ».Le déplacement intérieur que l’école entraîne permet d’atteindre de nouveaux lieux, de faire l’expérience d’autres territoires, bref, de se confronter à cette part d’intime étrangeté. Comme il le souligne encore : « Il est pour chaque apprentissage digne de ce nom, c’est-à-dire digne de modifier les rapports du sujet à sa langue et à autrui, des deuils à faire et des adresses à trouver ».

          Cette réflexion m’a amenée à penser que la problématique des deux prénoms évoquée par Nadine à propos des enfants comme Pierre d’origine chinoise ne suffit pas à expliquer en totalité les raisons de sa difficulté ; d’autres obstacles semblent s’ajouter à ce contexte. Ainsi que le précise O. Douville : « Apprendre le langage parlé nécessite l’abandon d’un certain enchantement du monde par les voix familières, trop familières. Apprendre à se représenter par la parole suppose donc de ne plus être le fruit, l’enjeu ou le trésor du maternel de la langue ». Il m’apparaît que Pierre se situe dans une problématique de la perte, de l’arrachement, de la séparation, sans doute insuffisamment soutenue pour qu’il puisse trouver en l’école, en la personne de l’enseignante, des appuis stables à partir desquels il osera s’aventurer dans une autre langue ; l’exemple apporté par Nadine d’une autre petite fille chinoise, Estelle, qui se met à parler, autorise à penser que la seule explication de l’existence des deux prénoms ne permet pas d’appréhender la complexité de ce qui se joue pour Pierre à l’école. Il me semble que Nadine aurait trouvé dans cette information « manifeste », l’occasion de « repousser » vers d’autres lieux, sa difficulté à aider Pierre dans l’élaboration de cette perte. La question se pose alors de comprendre ce qui la retient d’aider Pierre à surmonter cette épreuve, et de dépasser pour elle l’idée selon laquelle avec lui : « pour le moment/ y a rien à faire ». Serait-elle elle-même concernée par cette problématique de l’angoisse de séparation ?

 

Camille, la petite fille « psychotique »

Camille : une petite fille attachante

          Nadine trouve que Camille « est une petite fille très attachante », avec laquelle elle a crée un lien :

« dès fois elle me dit un petit bisou Nadine/ donc elle comprend quand même ce qu’elle dit/ » ;

ou encore comme elle le souligne :

« je trouve qu’elle a quand même fait des progrès/ elle arrive à me dire des choses/ à parler un petit peu/[…] elle a une mémoire incroyable/ elle se souvient de ce que j’ai lu/ elle raconte l’histoire/ ».

          Ainsi, en relatant les progrès de Camille, Nadine estime que « c’est quand même gratifiant ». Je me suis alors demandé de quel ordre pouvait être cette gratification à laquelle Nadine se raccroche ; cette gratification viendrait-elle réassurer son narcissisme professionnel ?

          Lorsque Nadine a découvert les problèmes de Camille, elle fut d’abord contrariée par l’attitude de la mère qui n’avait pas pris la peine d’en informer l’école, alors que la petite fille était suivie par un pédopsychiatre. Selon Nadine, la volonté de scolariser Camille était essentielle pour la mère, presque vitale, et malgré son premier mouvement de mécontentement à l’égard de cette maman, Nadine finit par comprendre et admettre sa détresse, ainsi qu’elle le déclare :

« je ne vais pas non plus lui jeter la pierre à cette maman/ parce que je pense que ça devait être très très difficile d’avoir un enfant handicapé […] mais c’est vrai qu’elle l’a pas fait au départ/ parce que je pense qu’elle voulait absolument l’intégrer/ ».

          Dans les différents passages au cours desquels Nadine parle de l’intégration de Camille dans sa classe, j’ai été interpellée par l’ambivalence émanant de ses propos : en même temps qu’elle désapprouve l’attitude de la mère lors de l’inscription de sa fille à l’école : «elle aurait peut-être pu nous prévenir avant », elle prétend comprendre que son désir fut avant tout que sa fille soit scolarisée :

« je comprends qu’elle veuille essayer la voie normale ».

          Nadine compatit à la douleur de cette mère mais son premier sentiment fut de réprouver son attitude à l’égard de l’école qu’elle n’a pas jugée loyale. De même, en ce qui concerne Camille, elle estime qu’elle ne devrait pas être scolarisée dans sa classe à temps plein, mais plutôt intégrer une structure à plus faible effectif ; cela étant, Nadine considère que la fréquentation scolaire lui a permis de faire des progrès, et ajoute-t-elle :

« c’est pour ça que je pense que c’est très bien qu’elle soit avec les autres/ parce qu’ils lui parlent/ et les autres sont gentils avec elle/ ».

          De même, l’orthophoniste s’occupant de Camille a proposé à Nadine d’apprendre le langage des signes afin de travailler dans la même direction qu’elle, et ainsi de parvenir à communiquer avec Camille ; la première réaction de Nadine fut de rejeter cette proposition qu’elle ne considérait pas comme étant conforme au projet d’intégration de Camille à l’école : selon elle, c’était à cette petite fille d’apprendre à parler, non pas à Nadine d’apprendre le langage des signes. Malgré tout, Nadine accepta de faire l’effort d’apprendre quelques mots de la vie courante pour mieux communiquer avec Camille, ainsi qu’elle le rapporte :

« j’ai rencontré l’orthophoniste la semaine dernière qui me disait/ heu vous savez/ elle met pas de sens aux mots/ […] elle m’avait demandé si je voulais coopérer/ si je voulais aller dans le même sens qu’elle/ elle commençait à me dire/ ben si vous voulez/ est-ce qu’on pourrait pas/ est-ce que vous pourriez pas apprendre tous les jours avec la maman un certain nombre de signes/ rien que pour lui consacrer cinq minutes/ et puis je lui ai dit non tout de suite/ c’est pas possible/ moi j’ai vingt six élèves/ et puis attendez/ non c’est pas possible/ je vais pas apprendre le langage des signes/ trois cent cinquante mots/ ».

          Nadine atténue cependant son attitude en émettant certaines réserves :

« alors là/ j’ai dit/ je veux bien apprendre heu/ comment/ apprendre les signes qui peuvent nous aider toutes les deux/ dans la vie de tous les jours/ à l’école/ effectivement moi je veux bien apprendre/ comment on dit manteau/ voilà alors donc on s’est mise d’accord on va faire comme ça/ ».

          J’ai perçu dans le discours rapporté par Nadine, des difficultés à rendre sa pensée homogène au sujet de cette petite fille, comme si son premier mouvement qui était à chaque fois de l’ordre de l’opposition ou du rejet, était révisé pour lui imprimer une tournure positive. J’ai imaginé qu’un Surmoi sévère en conflit avec un Idéal du moi se tenait au dessus de la tête de Nadine, comme pour lui faire corriger ses premières appréciations, comme si elle était poussée à s’orienter vers de meilleures dispositions envers les personnes dont elle s’occupe.

          Afin d’illustrer mes intuitions, je retranscris un passage qui à mon sens, reflète particulièrement ce changement de position dans lequel on repère les revirements de sa vision de la situation :

« j’essaye de me donner/ bon je peux pas tout faire non plus/ mais bon si on peut apporter beaucoup de choses à cette petite fille pourquoi pas/ mais pas au détriment quand même d’autres enfants qui ont certainement besoin de moi/ bon y en a/ y en a/ c’est sûr qu’il y en a à la limite/ qui ont pas besoin de l’école entre guillemets/ ».

          En découpant ce passage en énoncés, j’ai remarqué que le sens d’un énoncé annule, modifie ou atténue celui qui le précède ; ainsi, « j’essaye de me donner » est contredit par « bon je peux pas tout faire non plus » ; mais cet énoncé jugé sans doute trop négatif, ou pas assez « charitable » est modifié par le suivant : « mais bon/ si on peut apporter beaucoup de choses à cette petite fille pourquoi pas/ ». Quant à cette phrase qui engage Nadine dans une démarche de don de soi, elle est immédiatement contestée par l’énoncé suivant : « mais pas au détriment quand même d’autre enfants qui ont certainement besoin de moi ». Cet énoncé est « corrigé » par le suivant : « bon y en a y en a/ c’est sûr qu’il y en a à la limite qui ont pas besoin de l’école entre guillemets ».

          A la suite de l’analyse de ce passage, j’ai pensé que Nadine était tiraillée dans l’exercice de son métier par des mouvements internes qui dans un premier temps lui faisaient percevoir « la réalité » d’une situation qu’elle s’obligeait à reconsidérer quasiment dans le même temps ; je me suis alors demandé si ce don d’elle-même à l’égard des élèves en difficulté dont elle fait part à plusieurs reprises, ne concerne pas avant tout ce travail interne qui lui impose en effet de « prendre sur elle » comme on dit, c’est-à-dire de céder une part de ce qu’elle pense profondément, d’accorder sa pensée intime comme à une/un autre qu’elle-même, mais qui résiderait en elle et attendrait son dû en quelque sorte. Il m’a semblé que c’est à un don de cet ordre auquel se réfère Nadine, qui répète à plusieurs reprises :

« j’essaye de me donner » ou « j’ai beaucoup donné pour Camille ».

 

La maman de Camille et Nadine : de la main forcée à la main tendue ?

          Nadine est devenue très empathique à l’égard de la maman de Camille, et lui ayant complètement « pardonné » son attitude du début de l’année qui avait consisté à forcer l’entrée de Camille à l’école en passant « sous silence » les difficultés de sa fille.

          Par exemple, la maman se mobilise au niveau des démarches administratives à effectuer afin qu’une AVS (auxiliaire de vie scolaire) soit affectée à la classe de Nadine ; cette maman « fait tout » pour l’aider, comme elle le rapporte :

« elle fait vraiment tout pour pouvoir m’aider/ pour pouvoir vraiment// parce qu’elle sent que moi je peux pas tout faire ».

          Nadine semble prendre dorénavant la défense de la mère de Camille, presque en l’idéalisant ; elle n’est pas comme ces parents qui « vous laissent vous débrouiller », déclare-t-elle, ou pire, « qui ne veulent rien savoir ». Nadine reconnaît que la mère est « assez coopérante » ; ce qui lui procure un certain soulagement.

          Mais sa perception de la conduite de la mère m’a interrogée ; je me suis en effet posé la question de savoir si la mère ne s’était pas sentie coupable par rapport à son attitude lors de l’inscription de Camille, ou si Nadine elle-même ne l’avait pas finalement renvoyée à ses manques pour qu’elle éprouve le besoin de réparer « la faute » commise avec autant de dévouement. Car Nadine emploie très précisément le pronom personnel « m’ » dans l’énoncé : « elle fait vraiment tout pour pouvoir m’aider », comme pour souligner que c’est bien envers Nadine que la mère doit être redevable ; n’est-ce pas Nadine qui après tout, se débrouille comme elle peut avec cette enfant ?

          À un moment de l’entretien, Nadine évoque les progrès de Camille en valorisant le fait qu’elle est capable désormais de donner la main aux autres ; mais sa phrase suit les propos bienveillants que Nadine exprime à l’égard de la mère, ce qui provoque une ambiguïté au niveau de la reconnaissance du sujet dont il question : est-ce de la mère ou de la fille dont parle Nadine se demande-t-on ? Cette confusion semble liée à un enchaînement trop rapide de la pensée ; mais sans être un lapsus, elle révèle néanmoins une intelligibilité de la situation par Nadine, qui dit en effet :

« elle/ elle est tout à fait consciente du problème/ bon elle commence à l’accepter entre guillemets/ parce que c’est toujours pareil/ si elle n’avait rien dit c’est parce qu’elle l’acceptait pas non plus hein/ mais je pense qu’elle a fait d’énormes progrès hein/ elle donne la main aux autres/ alors qu’avant/ elle ne/ elle ne/ impossible de lui faire donner la main à un enfant/ heu bon par contre elle continue à lécher les murs/// ».

          Depuis l’énoncé « elle/ elle est tout à fait…» jusqu’à celui-ci : « c’est parce qu’elle ne l’acceptait pas non plus hein », Nadine parle clairement de la mère ; quant à cet énoncé : « impossible de lui faire donner la main à un enfant/ heu bon/ par contre/ elle continue à lécher les murs/ », on sait avec certitude qu’il s’agit bien de Camille. Entre ces deux passages, Nadine exprime les progrès de Camille sans la nommer : « mais je pense qu’elle a fait d’énormes progrès hein/ elle donne la main aux autres/ alors qu’avant/ elle ne/ elle ne/ », en continuant à employer le pronom « elle » alors que Nadine est en train de faire l’éloge de la mère tout en reconnaissant que celle-ci a eu du mal à accepter la situation.

          L’enchaînement des propos énoncés par Nadine provoque une confusion au niveau de la reconnaissance des personnes dont elle parle ; il m’a fallu en effet deux à trois lectures pour réaliser que Nadine évoquait bien les progrès de Camille et non pas ceux de la mère, ce qui au demeurant aurait été tout à fait cohérent avec ce que supposait les phrases précédentes. L’équivoque est du reste entretenue à travers les quelques mots qui suivent, car Nadine va hésiter deux fois :« alors qu’avant/ elle ne/elle ne/», avant de livrer la raison des progrès de Camille, à savoir le fait qu’elle est capable actuellement de « donner la main aux autres ». Cet énoncé prête effectivement à confusion compte tenu du contexte dans lequel il est émis, puisque Nadine avait d’abord réprouvé l’attitude de la mère de Camille, puis avait finalement reconnu son dévouement à son égard, comme « une main tendue vers elle ».

 

L’école : un re-père pour Camille ?

          Un autre exemple rend compte de la problématique pressentie par Nadine dans laquelle se trouve cette petite fille ; Nadine expose les efforts de Camille à propos de sa capacité à mieux suivre le groupe, à mieux supporter les déplacements, les changements de lieu. A ce sujet, Nadine considère qu’elle a pris désormais « ses repères » dans la classe, dans l’école, avec elle et les autres enfants, comme elle le rapporte :

« elle a quand même progressé/ ça c’est sûr/ parce qu’au début/ elle heu/ pas possible de la mettre en rang/ elle était toujours au bout du couloir/ elle nous suivait pas/ il fallait la rechercher/ alors que maintenant/ ça y est/ ça c’est intégré/ quand on arrivait en haut/ […] j’attends que tout le monde soit regroupé/ on attend souvent Camille/ elle supportait pas ça/ elle faisait une crise pour pouvoir passer tout de suite/ maintenant ça y est/ elle fait comme les autres […] elle a son repère quand même/ elle arrive à avoir des repères/ ».

          Pour exprimer cette idée selon laquelle Camille parvient à mieux se situer au niveau spatial, Nadine emploie le terme « son repère », que j’ai entendu pour ma part comme « son repaire ».

          C’est ainsi que dans un premier temps, ce terme a résonné en moi et je trouvais qu’il s’accordait de manière pertinente avec la situation décrite par Nadine. En effet, Nadine semble avoir mis en oeuvre de multiples stratégies afin que Camille se sente en sécurité à l’école, se sente suffisamment sereine pour participer à la vie scolaire ou suivre les mouvements du groupe.

          En résumé, plus qu’un lieu dans lequel elle trouve des « repères », l’école pouvait tout à fait être devenue pour elle « un repaire », c’est-à-dire un espace dans lequel elle se sent protégée, à l’abri de toutes turbulences : son refuge en quelque sorte. Mais une autre idée m’est venue à la suite des propos tenus par Nadine, qu’elle enchaîne immédiatement après sa référence « au repère » qu’aurait trouvé Camille à l’école ; en effet, Nadine, sans vraiment de liens apparents avec ce passage, évoque l’espoir que les parents de Camille placent en l’école. Elle rapporte que ceux-ci « attendent beaucoup » de l’institution comme elle le souligne :

« quand même elle arrive à avoir des repères/ mais heu c’est sûr que la maman/ enfin les parents/ le papa/ je le vois moins/ mais ils espèrent beaucoup/ c’est sûr qu’ils attendent beaucoup de nous/ ».

          J’ai retranscrit ce passage de manière à bien situer le propos que tient Nadine sur les parents ; en amont, Nadine rappelle le fait que Camille « arrive à avoir des repères », puis sans lien direct, elle cite les parents de Camille en précisant d’abord que la maman espère en l’école, puis elle se reprend en spécifiant : « enfin les parents ». Elle ajoute néanmoins qu’elle voit moins le papa. J’ai alors imaginé que le lien établi par Nadine entre « le repère » qu’est devenue l’école pour Camille et les parents, s’était effectué sur la base d’un rapprochement homophonique entre les termes « re-père » et « père », ce dernier étant reconnu comme étant effectivement peu présent. Je me suis donc demandé si à travers cette association entre la sonorité des termes, Nadine ne pointait pas « inconsciemment » une part du problème exprimé par Camille à travers son « symptôme » : « la psychose » de Camille renverrait-elle à la problématique du père absent ? Nadine en entourant Camille d’une structure ferme et rassurante assumerait-elle la fonction paternelle dont Camille aurait besoin pour se construire ? Nadine évoque l’exemple « de la petite chaise » qui illustre l’attitude qui semble convenir à Camille.

          Nadine a installé dans un coin de sa classe « une petite chaise qui rend sage » sur laquelle vont prendre place, pendant quelques minutes, les élèves turbulents. Nadine raconte qu’elle hésitait à y envoyer Camille quand celle-ci était trop excitée, car pensait-elle, elle n’aurait pas saisi le sens de cet acte. Or, s’étant décidée tout de même à agir envers Camille comme envers les autres, il lui fut confirmé, notamment par le pédopsychiatre, qu’elle avait bien fait, ainsi qu’elle le relate :

« je savais pas trop moi non plus comment réagir/ on n’est pas formé pour avoir des enfants psychotiques non plus hein/ donc j’ai fait un petit peu comme je sentais/ et puis le pédopsychiatre m’a dit/ écoutez vous avez bien fait/ donc à un moment donné/ je lui ai dit non Camille/ c’est/ tu peux plus faire ça/ ça suffit/ là tu nous déranges/ ça suffit/ et j’avais instauré une petite chaise qui rend sage/ j’ai une petite chaise qui rend sage qui est derrière mon coin regroupement/ […] et ça rend sage/ et pour Camille/ c’est vrai que ça la calme/ alors c’est vrai qu’au début/ je me suis dit/ est-ce que je peux le faire/ parce que c’est difficile quand on sait que l’enfant peut pas faire autrement/ moi je voulais pas la punir ».

          Ainsi, les limites posées par Nadine, certes un peu contre son gré, ont néanmoins eu un effet positif sur le comportement de Camille ; c’est en ce sens que l’école serait un re-père pour elle, c’est-à-dire un lieu dans lequel on lui intime le contrôle de ses pulsions, dans lequel elle conquiert progressivement une place d’élève presque comme les autres.

 

Antoine, « l’enfant qui ne devait pas être là »

          Nadine constate à regret que l’accueil d’Antoine à l’école ne lui ait pas été bénéfique alors qu’elle l’a gardé deux années de suite dans sa classe après décision de l’équipe pédagogique. Dès le premier jour de la rentrée, elle avait remarqué qu’Antoine présentait des difficultés qui l’ont amenée à convoquer immédiatement les parents. Or, à son grand étonnement, la mère paraissait « tomber des nues », comme elle le dit, bien qu’elle ait avoué avoir remarqué une différence entre son fils et les autres enfants lors des invitations des futurs élèves de Nadine dans sa classe au mois de juin précédent la rentrée scolaire, ainsi qu’elle le rappelle :

« j’avaisun un autre enfant/ mais celui-là il était autiste hein/ donc et puis je l’ai gardé deux ans/ mais franchement/ je crois que/ […] il mangeait le savon/ il mangeait la colle/ c’était/ alors donc/ je veux dire Camille à côté/ c’est rien/ alors je l’avais à mi-temps/ et j’avais/ parce que au début de l’année c’est pareil/ on vous prévient pas/ cette maman nous avait rien dit non plus/ il était même pas suivi à l’extérieur rien/[…] j’ai tout de suite appelé la directrice/ mais attends là hein/ là/ faut faire quelque chose/ y a quelque chose/ donc la maman on la convoque et tout/ elle tombait des nues/ ».

          Nadine remarque que si les conditions d’inscription d’Antoine à l’école ressemblaient à celles qu’elle avait vécues avec Camille, puisque là aussi, la maman n’avait « rien dit », la situation était tout de même différente. La maman ne semblait pas consciente du problème d’Antoine. Mais ce qui fut le plus compliqué à gérer pour Nadine, c’est qu’une fois la situation mise au jour, la maman ne cessa de la couvrir de cadeaux ; selon Nadine, c’était la marque de sa reconnaissance pour tout ce qu’elle mettait en oeuvre afin d’aider cet enfant. Mais qu’est-ce que cette abondance de cadeaux masquait au niveau des sentiments que la mère éprouvait vis-à-vis de l’école ou de son fils, impossible à dire autrement que par ces preuves matérielles ?

          Entre la maman d’Antoine, l’enfant « qui ne devait pas être là » et Nadine, se sont nouées des relations tellement ambiguës, qu’il est difficile de savoir qui désire assujettir l’autre à sa volonté ; en effet, Nadine insiste sur le fait que si Antoine était accepté à l’école, c’était « parce qu’on était gentil ». La maman d’Antoine ne s’est-elle pas vue contrainte d’offrir des présents de valeur inestimable ? Or, Nadine s’en défend à peine en soulignant qu’il aurait été délicat de les refuser et que, de toutes façons, elle ne pouvait laisser cette mère avec « son paquet », terme porteur d’équivoque, car pouvant désigner tout autant Antoine, que les cadeaux destinés à compenser ce fardeau, ainsi que Nadine le dit :

« ç’en était même gênant/ je lui disais/ mais non arrêtez/ je ne veux pas/ mais bon c’était délicat/ aussi de/ je pouvaispas lui laisser son son paquet non plus hein/ c’était une façon à elle de/ ben/ de remercier quoi/ ».

          Nadine en exprimant plus ou moins explicitement qu’Antoine n’est pas un enfant « désiré » à l’école ne provoque-t-elle pas un sentiment de culpabilité chez la mère, qui dévoila qu’Antoine ne fut « pas désiré » par elle non plus, ainsi que le rapporte Nadine :

« la maman m’a dit heu/ qu’elle s’était rendue compte de la différence de Antoine/ ben c’est vrai que ça devait être assez spécial/ heu son mari avait/ était chef d’entreprise/ enfin bon/ et elle n’avait pas envie d’avoir d’enfant/ elle m’avait raconté un peu sa vie/ bon/ et donc du coup/ elle avait/ elle voulait pas d’enfant/ et elle est tombée enceinte/ bon bref/ elle a quitté/ elle avait un magasin d’optique/ elle était opticienne/ oui c’est ça/ elle a tout quitté/ donc elle l’a très mal vécu/ ».

          L’attitude de Nadine à l’égard d’Antoine ne serait-elle que la reproduction de l’attitude de la mère envers cet enfant « non désiré » dans une sorte de collusion identificatoire ?

          Les relations instaurées entre Nadine et la mère d’Antoine se sont nouées autour de cet enfant qui ne parle pas, dont la parole semble comme confisquée par la mère, et à travers cette parole retenue, les transactions commerciales seraient-elles là comme pour rappeler à chaque fois le rejet de cet enfant par sa mère ? Nadine constate que cet enfant qu’elle a gardé deux années de suite dans sa classe n’a pas fait de progrès ; ce choix de l’équipe pédagogique fut effectué pour rassurer la mère. Qu’en fut-il réellement pour Nadine ? Ainsi qu’elle le relate, c’est un enfant qui ne faisait « rien », à part « tout manger », mais ce qui l’avait alertée et finalement fait céder pour s’occuper de cet enfant, fut la détresse de la mère face à cet enfant et la tristesse qui se dégageait de la chambre d’Antoine quand elle en prit connaissance en voyant des photos :

« elle m’ a montré un jour des photos de la chambre d’Antoine/ y avait/ c’était d’une tristesse incroyable/ d’une tristesse/ alors moi je pense vraiment/ que elle savait pas s’occuper d’un enfant/ d’un bébé/ que cet enfant n’a pas eu du tout de d’environnement chaleureux/ ni rien/ d’abord elle n’en voulait pas/ heu sur le plan matériel/ je crois qu’elle savait pas faire […] et moi/ c’est surtout les photos qui m’ont heu/ qui m’ont interpellée/ parce que c’était triste/ c’était une chambre d’adulte/ c’était alors/ c’est sûrement pas pour ça qu’il est devenu comme ça/ […]».

          Nadine semble n’avoir fait que « rendre service » à la maman d’Antoine en le maintenant dans sa classe, laissant s’installer le sentiment qu’Antoine n’était que toléré, qu’au fond, il n’avait pas sa place à l’école. Est-ce ainsi que l’on peut interpréter le geste répétitif d’Antoine, qui, dès que Nadine quittait la chaise sur laquelle elle était assise pour s’adresser au groupe, la jetait par terre, et cela de manière systématique ? Est-ce ainsi qu’il avait la compréhension de ce que l’on disait de lui : la place qu’occupait Nadine devait elle aussi être déplacée, comme lui l’était aux yeux de tous ? Voici comment           Nadine relate cet épisode :

« de toutes façons/ il faisait rien à part heu à part tout manger/ heu alors si/ ce qui était un peu pénible/ c’est qu’il balançait ma chaise toutes les cinq/ toutes les deux minutes/ si j’étais pas assise sur ma chaise/ il voyait ma chaise/ il me la mettait par terre […] ah il ne supportait pas ma petite chaise/ ah oui/ non mais c’est dingue hein/ ».

          Antoine s’attaquait-il à la chaise de Nadine dès que celle-ci se levait, comme pour lui faire entendre comment lui-même se sentait délogé de tout lieu, de toute place, comme pour dire à Nadine la souffrance qu’il éprouvait à se sentir « jeté » de partout ?

 

Jimmy : l’enfant qu’on lui a enlevé

          Nadine raconte s’être occupée avec beaucoup de dévouement d’un enfant difficile, Jimmy, que sa mère a retiré de l’école sous prétexte que Nadine « n’aimait pas » son enfant ; en percevant la peine éprouvée par Nadine à l’évocation de cette situation, j’ai immédiatement pensé à un conflit ressemblant à ceux auxquels peuvent être confrontées les mères adoptives et les mères biologiques. Jimmy était un enfant qui ne parlait pas et qui du fait de son retard au niveau du langage, s’exprimait par la violence.

          Nadine dit avoir multiplié les mises en oeuvre pour aider Jimmy à canaliser sa violence, en l’accompagnant et en le soutenant lors des diverses activités proposées, ce qui avait grandement contribué à faire progresser Jimmy.

          Mais alors que ses progrès augmentaient de jour en jour, Nadine apprit de façon brutale que la mère décida de changer Jimmy d’école, ce qu’elle interpréta comme une attaque à son encontre, ainsi qu’elle le relate :

« j’avais un petit garçon/ c’était Jimmy/ je me souviens il était très agressif/ donc du coup/ je pense que c’était aussi parce qu’il avait pas bien lelangage/[…] et lui/ c’est vrai que il ne parlait pas très bien/ et en début d’année/ il était d’une agressivité extrême/ c’était vraiment quelque chose/ bon la maman elle était pas nette pour pas dire autre chose/ […] et alors cet enfant/ ben il s’est attaché à moi/ donc il était vachement plus sympa/ et puis il a changé/ parce qu’il était suivi aussi par la même rééducatrice hein du coup/ parce qu’il était d’une violence mais incroyable/ bon/ du coup je l’occupais bien et tout/ il aimait travailler/ il aimait faire des choses/ la peinture et tout/ et avec moi/ après à force de séances de langage des comptines tout ça/ son langage a évolué/ il a mieux parlé/ et il est devenu moins agressif/ mais heu comme il allait mieux/ la mère l’a changé d’école/ ».

          Nadine attribue la décision inconséquente de la mère au fait « qu’il allait mieux », décision paradoxale, puisque elle se serait attendue à ce que la mère apprécie les efforts fournis des deux côtés, de son fils tout autant que d’elle-même, estimant qu’elle s’était beaucoup « donnée » pour cet enfant, comme elle le rapporte :

« je m’étais quand même donnée pour ce gamin/ j’avais essayé de l’en sortir ».

Nadine a souffert du retrait de Jimmy comme un arrachement, ainsi qu’elle le dit :

« comme il allait mieux/ la mère l’a changé d’école/ mais j’ai pas pu prendre de/ enfin sur le coup/ j’ai pas pris de la distance en me disant mais la mère elle est folle/ heu parce que c’est ce que m’a dit la directrice quand elle est venue me voir/ mais Nadine/ arrête/ tu sais bien que la mère est folle/ donc ne prends pas ça à coeur/ parce qu’elle est venue le dernier jour/ alors Jimmy pleurait parce qu’il savait qu’il allait nous quitter/ qu’il allait changer d’école/ je me souviens que je suis allée lui dire au revoir dans le réfectoire/ il m’a pris dans les bras comme ça/ et puis il pleurait […] oui elle faisait ça par vengeance quelque part/ parce qu’il était bien dans notre classe/ il avait réussi à trouver sa place/ la mère/ alors en plus elle me disait/ c’est parce que vous n’aimez pas mon enfant que je le retire/ enfin un truc complètement hallucinant/ et c’est vrai qu’après je/// mais sur le coup/ c’est vrai que ça m’avait fait mal/ parce que je m’étais quand même donnée pour ce gamin/ j’avais essayé de l’en sortir/ et là/ elle l’a retiré mais uniquement pour ça hein/ ».

          Nadine a perçu l’intention de la mère de Jimmy comme une condamnation ; du jour au lendemain, elle apprit le départ de Jimmy et la description de ses adieux à cet enfant est très émouvante, comme elle le rapporte : « je me souviens que je suis allée lui dire au revoir dans le réfectoire/ il m’a pris dans les bras comme ça/ et puis il pleurait ». La directrice connaissant l’investissement de Nadine pour Jimmy, prit la peine de lui faire remarquer que la mère était « folle », qu’elle ne devait pas considérer cette attaque comme une atteinte à sa personne ; malgré ces précautions, Nadine se souvient que cette épreuve fut douloureuse : « ça m’avait fait mal » précisa-t-elle, la blessant d’autant plus que la mère aurait renversé la situation en accusant Nadine de ne pas « aimer son enfant », raison pour laquelle elle le changeait d’école. Selon Nadine, la mère avait agi « par vengeance », alors que l’enfant « était bien dans notre classe » et « avait réussi à trouver sa place ». Cette situation dans laquelle s’est retrouvée Nadine fait penser à celles qui sont parfois relatées entre mères adoptives et mères biologiques se disputant la garde d’un enfant. Dans cette scène, Nadine jouerait le rôle de la mère adoptive, qui elle, se serait bien occupée de Jimmy, connaissant ses besoins et lui ayant redonné une stabilité quasi familiale, ainsi que les termes qu’elle emploie en témoignent : « j’avais un petit garçon/c’était Jimmy », « il était bien dans notre classe ». Les pronoms personnels utilisés rendent compte du sentiment de possession éprouvé par Nadine à l’égard de Jimmy ainsi que de son attachement à lui qui fut réciproque, « alors cet enfant/ben il s’est attaché à moi », souligne-t-elle. Quant à la mère de Jimmy, elle se serait comportée comme ces mères qui revendiquent leur propriété en raison du lien biologique qui l’unit à leur enfant.

          Jimmy progressa et s’attacha à Nadine, ou comme elle le dit, c’est parce qu’il se serait attaché à elle qu’il aurait progressé. Mais d’après Nadine, la mère aurait compris la nature de ce lien comme un rapt, comme si Nadine et l’école qu’elle représente en tant qu’institution, lui « ravissait » son enfant en quelque sorte, en le conduisant vers le savoir. Avant de se sentir totalement dépossédée, la mère aurait fait le choix, contre le bien de son fils, de « l’enlever » à l’école, à Nadine, « la mère adoptive » dont elle devait reconnaître sans se l’avouer les compétences pour aider son fils à grandir.

          La rivalité exprimée autour de cet enfant rend compte de l’enjeu que représente l’école en termes d’émancipation grâce à l’accès au savoir qu’elle permet, et de détachement de l’enfant à l’égard de sa mère par la séparation qu’elle opère entre eux. L’institution n’aurait-elle pas représenté aux yeux de la mère, la fonction paternelle nécessaire et structurante qui l’aurait comme délogée de sa fonction maternelle fusionnelle ?

          Nadine relate un incident causé par Jimmy qui avait bouleversé toute l’école : un midi, on vint chercher Nadine pour constater les dégâts provoqués par Jimmy dans la salle réservée au personnel de service. Nadine raconte qu’il s’agissait d’un véritable « saccage » : Jimmy avait renversé du café partout, barbouillé les murs de crème Nivéa, comportement dont Nadine n’explique pas la cause, mais qui avait conduit l’équipe à procéder à l’exclusion temporaire de cet enfant, ainsi qu’elle le raconte :

« c’était un enfant quand même/ qui avait une fois saccagé la salle des ATSEM en bas/[…] donc on s’était dit/ attends/ là on peut pas laisser ça comme ça/ on a appelé tout de suite la maman/ et on lui a dit qu’il était exclu pendant trois jours/ c’est la première fois qu’on le faisait/ même à lui/ on l’a convoqué/ le petit bout de trois ans/ mais il a compris/ et la maman au début nous a dit/ ah ben ça tombe bien parce que justement vendredi j’ai un rendez-vous heu/ et je dois l’emmener chez le docteur/ mais non j’ai dit/ c’est pas vendredi/ c’est là/ tout de suite/ vous repartez avec votre enfant/ et pendant trois jours/ il ne vient pas/ alors là/ ça a embêté la maman/ Jimmy/ ça l’a beaucoup embêté/ et à partir de ce moment là aussi/ son comportement a changé/ parce que bon/ il voulait pas/ il voulait pas nous quitter/ il était trop bien par rapport à ce qu’il devait vivre avec sa maman/ donc voilà on est passé à l’exclusion en petite section/ mais c’est vrai que ça a été efficace/ ».

          Nadine constate que la sanction prise à l’égard de Jimmy fut bénéfique pour lui ; de ce jour, dit-elle, « son comportement a changé ». A travers les propos rapportés par Nadine, on suppose l’absence du père dans la configuration familiale de Jimmy, absence, inexistence ou négation du père, en tous cas d’une fonction paternelle qui aurait empêché les passages à l’acte « hallucinants » de la part de Jimmy. Aussi, l’école, en prenant la décision ferme de renvoyer Jimmy durant trois jours aurait assuré cette fonction re-cadrante, mais qui a « embêté » la maman. Pour ma part, il m’est apparu que le fait de retirer son enfant de cette école avait un lien avec la sanction que tous les deux, mère et enfant avaient subie. Aussi, Nadine aurait perçu l’acte de la mère en termes de vengeance de sa part envers l’école, non pas exclusivement tournée contre Nadine en tant que personne, mais en tant que fonction structurante et donc séparatrice d’une relation complexe entre elle et son fils. Il semble que l’évènement de l’exclusion ait suffi à faire basculer une situation devenue trop menaçante pour la mère dont le risque était la perte fantasmée de son fils. Nadine se serait-elle « arrangée » inconsciemment pour laisser s’échapper cet enfant, afin de le restituer à la mère, via une mise en scène quasi judiciaire ? Les injonctions proférées par Nadine à l’égard de la mère n’ont-elles pas eu finalement les effets escomptés : « c’est pas vendredi/ c’est là/ tout de suite/ vous repartez avec votre enfant/ » : la mère est bien repartie avec son enfant, définitivement, ainsi qu’elle l’a entendu ou bien voulu l’entendre, pour l’inscrire dans une autre école du 19ème, « bien difficile », où d’ailleurs tout ce qui fut mis en place par Nadine fut détruit : « un vrai gâchis » répéta-t-elle par deux fois. Car, dès l’accueil de Jimmy dans cette nouvelle école, la directrice recevait un appel téléphonique lui demandant qui était « ce petit monstre », comme le raconte Nadine avec un soupçon de satisfaction:

« parce que quelques jours après/ on nous a téléphoné/[…] il a recommencé à devenir comme il était en début d’année/ l’agressivité/ il progressait pas/ et il parait que la maîtresse/ et ben elle s’en sortait pas/ ».

          Cette dernière phrase semble rassurer Nadine quant à son dévouement envers cet enfant et à l’attachement qu’il lui vouait : la nouvelle maîtresse ne « s’en sortait pas », dit-elle, confirmant ainsi dans un mouvement ambivalent, à la fois la déception : « tout le boulot qu’on avait fait/ ça s’est évaporé/ », et le « triomphe ».

          Autrement dit, bien que la mère lui ait comme retiré « la garde » de l’enfant, Nadine restait néanmoins dans le coeur de Jimmy, la seule « bonne mère » qu’il ait eue, l’autre, la nouvelle maîtresse ne parvenant pas à assumer cette fonction.

          C’est ainsi que j’ai été amenée à supposer les liens qui ont unis Nadine à Jimmy, comme ressemblant à des liens d’amour exclusifs. Le retrait de l’enfant fut en effet pour Nadine vécu comme un échec, une perte dont elle se consola difficilement mais qui dans une certaine mesure, était le résultat d’une atteinte au cadre de sa part. Car en investissant la relation avec cet enfant au-delà de sa responsabilité pédagogique, n’a-t-elle pas affaibli le cadre qui aurait été le garant de son action pédagogique. Quels mobiles sous-jacents ont conduit Nadine à déplacer légèrement le cadre pour que d’une part l’enfant s’attache à elle, et d’autre part, ne puisse pas s’attacher à une autre qu’elle, telle que la maîtresse de la nouvelle école ?

          Il m’apparaît que Nadine éprouverait la nécessité d’affirmer son emprise sur certains élèves, ceux dont les manques sont manifestes tels que chez Camille, Antoine ou Jimmy, car, en ce qui concerne les autres élèves, « il y en a à la limite qui ont pas besoin de l’école entre guillemets/ », ces derniers semblent ne pas trop compter pour Nadine. Du reste, il n’y a presque aucune référence au groupe classe dans son discours. Nadine, en répondant à ma consigne, a tout de suite concentré ses propos autour de quelques enfants dans leur extrême singularité, comme si les autres n’existaient pas.

 

« C’est vrai que », une formule qui dévoile l’attachement

          Lorsque j’ai retranscrit cet entretien, j’ai relevé assez vite l’emploi très fréquent de la formule « c’est vrai que » qui revient quarante-quatre fois au cours du discours de Nadine ; j’ai, dans un premier temps laissé de côté l’étude de cette proposition et la fonction qu’elle assurait dans les propos tenus par Nadine, persuadée, comme ce fut le cas dans les précédentes analyses d’entretien, d’en saisir rapidement le sens. J’ai donc retardé le moment de cette analyse pensant avoir recueilli assez de matériel à croiser avec les thèmes que j’avais repérés, en particulier en ce qui concerne les relations que Nadine établit avec certains de ses élèves et les bénéfices qu’elle en retire. [...]

          Ce n’est qu’en me représentant cette proposition, telle un objet concret dont je pouvais presque saisir la propriété physique que j’ai pu aller au-delà de ce qui résistait à mon analyse. Alors que j’étais tentée de renoncer, j’ai pu, par cette opération de la pensée, retrouver les liens qui m’étaient peut-être apparus, au départ, trop visibles. Tout en rendant compte du processus qui m’a conduite à dépasser cette « pierre d’achoppement », je voudrais montrer comment la compréhension de cette formule employée par Nadine a renforcé mes premières intuitions développées à partir des exemples de cas d’enfants qu’elle expose.

          En répétant maintes fois cette proposition, Nadine semble chercher à convaincre de l’authenticité de ses énoncés. Je me suis interrogé sur ce qui, chez Nadine, justifiait la nécessité de prouver la véracité de ses dires, comme s’ils pouvaient susciter le doute. En effet, cette formule se situe à l’articulation de deux propositions, comme pour les faire coïncider l’une avec l’autre, comme pour les « attacher » l’une à l’autre. Aussi, en me laissant aller à associer autour de cette formule, je me suis représenté l’image de deux morceaux de tissus que Nadine forcerait à rapprocher au moyen de cette proposition qui aurait pour fonction de les relier, de les joindre. Qu’est-ce qui au fond, dans cette formule, m’a portée à éprouver cette impression de deux matériaux tendus bord à bord pour tenter de les réunir, comme si entre deux propositions énoncées par Nadine, subsistait un écart qu’il lui était impossible de laisser en l’état, distance qu’il lui fallait impérativement combler ?

          Je me suis alors tourné vers la notion « d’entre-deux » telle que la définit Daniel Sibony qui me semblait correspondre au rôle que pouvait jouer cette formule : « L’entre-deux est une forme de coupure-lien entre deux termes, à ceci près que l’espace de la coupure et celui du lien sont plus vastes qu’on ne croît ; et que chacune de ces deux entités a toujours partie liée avec l’autre . Cette formule venant assembler deux propositions serait comme une couture, comme si Nadine tenait la fin de l’une et le début de l’autre, sans rien vouloir lâcher ni de l’une ni de l’autre, ou en ne s’autorisant à ne lâcher la première, qu’à condition d’y adjoindre comme un morceau d’elle-même, une part de sa « vérité ».

          En revenant sur les exemples d’enfants rapportés par Nadine, j’ai noté qu’elle répète à plusieurs reprises le terme « attachant » ; ainsi à propos de Camille, elle dit que « c’est une petite fille très attachante/ » ou de Jimmy : « ben/ il s’est attaché à moi/ » ; quant à Antoine, elle l’a tout de même gardé deux années dans sa classe, prétextant que c’était avant tout pour rassurer la mère.

          Aussi, en m’appuyant sur ce que venait interroger en moi la formule « c’est vrai que » qui semble attacher, lier entre elles deux propositions, j’ai été amené à penser que la problématique dans laquelle Nadine situait sa relation aux élèves en difficulté, était reliée à une volonté d’emprise, d’envahissement, voire de ravissement. C. Blanchard-Laville évoque dans ces recherches sur les formes que peut revêtir la relation pédagogique, la notion de « mainmise » pour exprimer comment s’exerce le pouvoir de l’enseignant dans cette relation. Elle rappelle notamment, en se référant aux travaux de R. Dorey qu’à propos de cette relation d’emprise : « trois ordres de significations sont à retenir ; le premier sens renvoie à une action d’appropriation par dépossession de l’autre ; "c’est une mainmise, une confiscation représentant une violence infligée et subie qui porte préjudice à autrui par empiètement sur son domaine privé, c’est-à-dire par une réduction de sa liberté". La deuxième signification est celle de la domination qui fait référence à un pouvoir dominateur, par lequel l’autre se sent contrôlé, manipulé, en tout état de cause maintenu dans un état de soumission et de dépendance plus ou moins avancé. La troisième direction sémantique découle des deux précédentes : l’action d’appropriation-domination doit laisser une marque, une empreinte ».

          Ainsi, la violence que Nadine a ressentie à la suite du retrait de l’école de Jimmy par sa mère, comme si on lui avait « confisqué » son propre enfant peut-elle être interprétée comme étant la réplique de celle dont elle avait fait preuve envers Jimmy en se l’appropriant ? Cette formule « c’est vrai que » qui assure la liaison entre deux énoncés, témoignerait-elle du besoin éprouvé par Nadine de laisser, sa marque, son empreinte, de remplir « les blancs », tels ces manques ou ces failles qu’elle perçoit chez certains enfants ? Mais en même temps que cette formule attache et suture, elle procure également un sentiment de continuité, d’assurance, de stabilité relationnelle ; ce serait peut-être ce sentiment de permanence qui provoquerait l’attachement de ces enfants envers Nadine, dont les progrès lui renvoie le sentiment qu’avec les petits « c’est quand même gratifiant ». Sentiment qu’elle n’éprouverait sans doute pas avec des plus grands, ou avec des enfants qui n’ont pas besoin d’elle.

 

Conclusion

          J’ai été pour ma part moi-même soumise à « l’emprise » psychique subrepticement installée par Nadine à mon insu ; durant la retranscription de l’entretien, je me suis surprise à me tromper fréquemment sur la coupure des lettres à l’intérieur d’un mot, ou sur l’espace à laisser au bon endroit. Par exemple, je tapais le mot « un », ainsi : « u n », ou bien j’attachais des lettres au mot suivant comme dans « iln e faut » à la place de « il ne faut », sans que je puisse prétexter un manque d’entraînement au niveau technique. J’ai par ailleurs été comme happée par la prosodie particulière de l’énonciation de Nadine, constituée d’un mélange d’aspirations retenues, de respirations entre les mots, comme des ruptures et des reprises, mais dont la mélodie en assurait le lien. Aussi, je n’ai pu entendre certaines phrases prononcées par Nadine qui semblait les retenir en elle, pour en livrer d’autres un peu plus loin.

          De même, j’ai été très « attachée » à l’analyse de cet entretien que je reprenais plusieurs fois par jour, en trouvant toujours une idée à ajouter, comme si je ne pouvais pas l’abandonner, « le lâcher ». Plusieurs éléments se sont croisés en moi qui m’ont poussée à « adhérer » (au sens « d’adhésif », « collé ») aux mouvements psychiques que j’ai perçus chez Nadine. Ces mouvements internes vers lesquels j’ai été comme aspirée, m’ont conduite à ressentir l’ambivalence des relations pédagogiques instituées par l’enseignante à l’égard de certains élèves ; cette ambivalence m’apparaît d’autant plus flagrante au regard de la problématique de l’entrée de l’enfant dans le langage, facilitée ou empêchée par l’enseignante. Nadine, en même temps qu’elle facilite l’accès au langage chez Jimmy par exemple, n’empêche-t-elle pas par ailleurs son intégration à l’école, puisque la mère de Jimmy l’en retire ? De même, en acceptant d’accueillir Antoine deux ans dans sa classe, n’entrave-t-elle pas d’une certaine manière ses progrès ? Aussi, je me suis demandé si la tâche complexe de l’enseignante ne se situait pas dans cet intervalle, entre entrave et facilitation, et dans les aménagements entre ces deux pôles, aménagements toujours risqués car pouvant faire basculer une situation de manière définitive. Quant à Camille, les sentiments que Nadine éprouve à son égard sont souvent niés pour être ensuite reconnus, ou trop puissants et nécessitant d’être remaniés (comme lorsqu’elle dit qu’elle s’occupe plus d’elle que des autres élèves). Ainsi, il m’apparaît que le silence de ces élèves à l’école contraint Nadine à aménager sans cesse ses processus psychiques à l’oeuvre en situation pédagogique. Elle a en effet été confrontée à des situations extrêmes qui l’ont conduite à éprouver des expériences psychiques, lui permettant, certes, de se surpasser d’un point de vue professionnel, mais dans quelle mesure ne repousse-t-elle pas ainsi les limites de l’exercice de son métier ? Il semble que pour Nadine, la représentation qu’elle a de l’enseignement s’accompagne d’un surinvestissement en dehors duquel elle ne se sentirait pas vraiment exister en tant qu’« enseignante », comme si telle était « sa raison d’être » une « vraie » enseignante.

 Bibliographie

LACAN J. 1966. Ecrits : « Variantes de la cure-type », p. 350-351, Paris : Le Seuil, cité par NASIO J.D.

2001, in Le silence en psychanalyse. Paris : Petite Bibliothèque Payot, Editions Payot et Rivages, p. 283.

DOUVILLE O. « Qu’entend l’élève à l’école de ses appartenances et de ses indéterminations ? », in Ville-

Ecole-Intégration Enjeux, Hors Série n°6, décembre 2002.

SIBONY D. 1991. Entre-deux, L’origine en partage. Paris : Le Seuil.

BLANCHARD-LAVILLE C. 2001. Les enseignants entre plaisir et souffrance. Paris : PUF.

 

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