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Un exemple de médiation

entre un parent et un enseignant

JEAN-POL ROCQUETJanvier 2004

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             Sortie de classe à l’école Jean Macé, 11heures et demie. Il a plu toute la matinée, les CP se bousculent pour sortir au plus vite. Dans la bousculade, la maîtresse intervient. De quelle manière ? Toujours est-il que Christophe sort de l’école, en pleurs ; il dit à son père que la maîtresse l’a frappé avec une telle force qu’il est tombé dans les escaliers. Il porte des traces rouges sur les joues et une bosse sur le front. Le père rentre dans l’école, en furie. Il monte les escaliers, entre dans la classe de Mme Mérignac, il l’apostrophe, l’insulte et la menace : « C’est bien vous la soi-disant maîtresse de CP ? Vous êtes une sacrée salope pour frapper mon fils ! Si vous voulez frapper quelqu’un, allez-y, frappez-moi et vous verrez ce qui vous arrivera ! » La maîtresse reste sans voix, incapable de parler et de bouger. Le père de Christophe quitte la salle de classe et dit qu’il va trouver la directrice. Celle-ci l’écoute et demande l’aide de l’inspecteur.

A treize heures trente

Avec Mme Mérignac

             J'entends la relation des faits par Mme Mérignac. Son état émotif est perceptible : elle tremble et sa voix est mal assurée. Il y a eu bousculade dans les escaliers. Christophe se chamaillait avec Maxime. Ils sont tombés tous les deux et l’institutrice les a séparés en les attrapant chacun par la manche, en les grondant. C’est au cours de la bousculade que les enfants ont échangé des coups qui les ont marqués. L’institutrice proteste qu’on puisse lui attribuer la responsabilité de ces marques. Elle s’est sentie outragée et menacée. Elle me demande protection et soutien. Mme Mérignac hésite à porter plainte. Elle attend la rencontre de l’inspecteur avec le père de Christophe. M. Duzon, le père de Christophe, me rencontre le soir même.

Avec Mr Duzon

             Il est encore ému par la scène. Il précise que Mme Mérignac a attrapé les deux enfants, Maxime et Christophe ; elle les a projetés violemment crâne contre crâne, puis elle les a giflés. Christophe, lui, est tombé dans les escaliers. Il me demande d’intervenir pour empêcher l’institutrice de « faire plus de dégâts. » Quand je lui signifie que Mme Mérignac ne reconnaît pas sa responsabilité dans les faits qu’il lui impute, il se dit scandalisé. Il reconnaît les insultes et la menace qu’il a proférées. Il sait bien qu’il n’a pas le droit de pénétrer dans l’école, il sait également qu’il n’a pas le droit d’insulter et de menacer les enseignants, mais il s’est senti autorisé par le fait qu’une institutrice ait frappé aussi violemment son enfant. Il me demande d’intervenir, sinon il donnera une suite judiciaire à cette affaire.

Avec les deux

             Je dis à chacun des protagonistes que la question se pose de porter l’affaire en justice. Si l’un d’entre eux décide de porter plainte, ce sera une autre affaire ; je m’effacerai et la loi passera, l’enseignante pourra demander au recteur de faire appliquer l’article 11 de la loi de 83 portant protection des fonctionnaires. En revanche, si chacun des protagonistes accepte ma proposition de médiation, je m’engage à essayer de restaurer une relation qui ne soit pas agressive entre les personnes. Ma proposition est acceptée et je recevrai séparément Mme Mérignac et M. Duzon à deux reprises, avant de les réunir pour sceller un acte de réconciliation.

Les entretiens commencent toujours par un malentendu :

             Mme Mérignac souhaite mon assistance pour condamner le père ; et M. Duzon souhaite mon intervention pour sanctionner l’enseignante. Il faut à plusieurs reprises lever le malentendu, préciser le cadre : je veux entendre l’un et l’autre, dans un seul but, celui de restaurer les conditions d’une relation ordinaire entre un parent et une enseignante. L’intérêt de cette médiation, c’est le partage d’un projet éducatif pour Christophe. Je souhaite d’ailleurs le laisser en dehors du conflit, et chacun le comprend. S’il souffre de ce conflit qui oppose son père et sa maîtresse, il aura l’occasion de parler en toute confidentialité à la psychologue scolaire.

J’entends la version des faits et j’établis les convergences et les divergences :

             L'incident s’est bien passé dans les circonstances que chacun reconnaît, il y a bien eu bousculade dans les escaliers à l’heure de la sortie, chamaillerie entre Christophe et Maxime, marques sur les joues et le front de Christophe. M. Duzon est bien entré dans l’école pour proférer insultes et menaces dans les termes rapportés. Mme Mérignac n’a rien dit. Voilà pour les convergences.

             La divergence porte sur la nature des actions de l’enseignante. M. Duzon a entendu son fils accuser l’institutrice : c’est elle qui aurait frappé Christophe (et Maxime.). Mme Mérignac dit qu’elle a tiré les deux garçons par la manche. Evidemment chacun voudrait que la véracité des faits soit établie.

Pour ma part, je ne souhaite pas faire oeuvre de justice, mais de médiation.

             Après avoir entendu la relation des faits, j’entends:

l’expression du ressenti

la colère de M. Duzon, la peur de Mme Mérignac,

l’expression des valeurs et des croyances :

comment une enseignante peut-elle mentir, se demande M. Duzon ? Comment peut-on mettre en doute ses propos, s’insurge Mme Mérignac, elle, une institutrice ?

Des images surgissent dans les propos :

c’est une scène d’un mauvais film, un cauchemar, pour Mme Mérignac. Pour M. Duzon, l’enseignante est « une sorcière, une maîtresse du moyen – âge » (sic).

Ce que je ressens pendant ce temps-là

:            J’écoute avec toute l’empathie possible. Je ressens toute la difficulté de ne pas prendre position pour l’enseignante à laquelle j’ai tendance à m’identifier. Le registre de langue dans lequel parle M. Duzon, ne m’est pas familier, les ruptures dans différentes variations, les phénomènes d’hypercorrection me surprennent : « vous vous en foutez, vous, c’est pas votre gamin… oh je m’excuse, pardon, pardon, ça m’a échappé. » Et puis, inévitablement, le sentiment de soupçon. Je suis convaincu que la véracité est sans importance, mais il y a quand même quelqu’un qui ment, quelqu’un qui s’arrange avec la réalité. Je ne puis éviter de penser que Mme Mérignac ne peut se reconnaître dans les actes qui ont été posés, ce jeudi-là.

Je connais bien les obstacles à la médiation, et je sais que plutôt que les nier, il faut faire avec… pour mieux en neutraliser les effets, dans le cours de la médiation.

             Il me faut résister aux sollicitations de l’un et de l’autre : « Vous me croyez, au moins ? Dites-moi que j’ai raison. » « Vous devez débarrasser l’école de la sorcière ! Vous pensez peut-être que Christophe est un menteur ?»

             Quand se sont exprimés le ressenti, les valeurs et les croyances, l’imaginaire, je peux orienter les entretiens vers les solutions possibles.

Les solutions proposées sont l’expression du désir de sortir de la situation conflictuelle.

Et tout désir est écouté, pas forcément satisfait.

             Quand Mme Mérignac souhaite que M. Duzon lui fasse des excuses publiques, c’est compréhensible, mais pas admissible.

             Quand M. Duzon souhaite que Mme Mérignac reconnaisse qu’elle a menti, c’est la même chose.

             En revanche, quand l’un et l’autre cherchent l’issue du conflit, l’intérêt de Christophe afin qu’il puisse sentir que ses parents et sa maîtresse partagent un projet fort pour lui, qu’ils se sont accordés en dépassant cet épisode dans lequel lui-même a été acteur. Dans ces conditions, si le désir est partagé, si des ressources sont mobilisables, chez l’un et chez l’autre, je peux allier mes propres ressources aux leurs. Nous pouvons construire un acte de réconciliation.

La dernière scène

se passe dans le bureau de la directrice de l’école. Elle a été réglée dans le détail, et je suis garant que tout se passera comme il a été convenu. La directrice est présente, ainsi que les protagonistes. Christophe rentrera dans le bureau à mon signal.

La scène a un caractère solennel.

             Je prends la parole pour rappeler les circonstances qui nous réunissent : « Un incident a eu lieu le jeudi 16 octobre, à l’école Jean Macé, à onze heures et demie … » J’établis les faits dans leur convergence et dans leur divergence.

             C’est à M. Duzon de parler : « Pour ma part, je regrette d’avoir insulté et d’avoir menacé Mme Mérignac. Quand bien même elle aurait frappé les enfants, je n’avais pas à faire irruption dans sa classe pour l’insulter et la menacer. C’est pour cette raison que je lui présente des excuses… Mais je n’admettrais jamais qu’un enseignant frappe un élève. »

             Mme Mérignac prend la parole à son tour: « J’accepte vos excuses et je comprends que c’est la colère qui vous a fait réagir de la sorte. Je n’admettrais pas qu’on insulte et menace quiconque, même s’il a agi contre la loi et la civilité… Je n’admets pas non plus qu’un enseignant frappe des élèves, quoi qu’ils aient fait. Et s’il doit y avoir sanction, elle ne peut être prise dans l’immédiat sous l’effet de la colère ou de la peur, ou de toute autre émotion. Si j’avais frappé Christophe et Maxime, je présenterais à leurs parents des excuses, et j’espère qu’ils les accepteraient. »

             M. Duzon : « Si tel était le cas, j’accepterais vos excuses. »

             La directrice fait entrer Christophe et il assiste à la scène de réconciliation : Mme Mérignac, sa maîtresse, et M. Duzon, son père, se serrent la main, tout en se remerciant d’avoir pris du temps pour retrouver le sens de l’action éducative, pour Christophe.

             Christophe est sorti ; les derniers mots m’appartiennent : je délivre des félicitations aux personnes présentes pour les efforts qu’ils ont consentis pour réaliser l’objectif fixé à la médiation : se réconcilier et montrer à Christophe qu’un projet éducatif est partagé par son père et son enseignante.

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Commentaire

 

Réaction:

<<Bof... pas très profond l’analyse. Tout le monde s’accorde sur le même constat plutot coté enseignant. Que fait on des autres élèves témoins, de l’autre garçon ? Car là, 2 fonctionnaires contre un parent, un peu léger, non ? je ne veux pas donner du tort au corps enseignant, je trouve deja que l’état se désengage de plus en plus et c’est pas bon pour l’avenir de nos enfants. Alors, s’il faut mener un combat, gardons en un peu pour un enseignement public de qualité.>>

<<je suis élève en 2nd, et ce que je viens de lire est assez désolant côté professeur, comme côté élève. pourquoi l'adulte ne parle t il pas avec ses prôpre mots ? il sais bien que l'élève ne comprend pas, il l'embrouille et (même si ca a toujours été le cas) le tutoiement de l'élève est une forme de non respect. si l'élève dit "c'est pas moi" c'est parce qu'il sais bien qu'il se retrouvera avec une sanction débile et innutile. peut être a t il compris, peut être que le professeur a bien fait; mais ca n'est pas mon avis. cracher sur quelqu'un, c'est rien en terme de violence, et l'école deviens une prison, les professeurs, des "policiers". si vous voulez faire de l'école un elvage de poules aux quelles on aurais coupées leurs ailes, continuez! si vous cherchez une solution a ces problèmes, alors commençons par l'égalité entre élèves ET professeurs. on vois bien dans le dialogue rapporté qu'il y a un mur entre l'élève et l'adulte; comment voulez vous comprendre les autres si vous leurs parlez dans une autre langue ? pardon pour l'orthographe, je vous souhaite non "bonne chance" ou "bon courrage" comme on regarde partir un soldat sur un champ de bataille, mais bonne continuation. c'est juste une question de direction.>>

<<La mediation est elle applicable a tout les conflit? >> 9/07

<<Commençant ma vie de retraitée de l'éducation nationale, j'ai proposé d'intervenir bénévolement dans le lycée où j'enseignais, pour aider soit à la résolution de conflits, soit à la mise en place de projets; la neutralité due à ma nouvelle situation et une bonne connaissance du terrain m'ont paru favorables à la création d'un espace "mediatio". L'exemple que vous exposez me permet déjà de mieux définir les modalités de cette médiation; je poursuis la lecture de votre site avec intérêt>>

<<Je suis policier municipal et je travaille seul, d'où l'importance de savoir gérer ce genre de situation. Je m'en inspirerai à l'avenir, car l'approche du professeur est très intéressante.Merci>>

<<Ce cour texte explicatif met en evidence la problematique des jeux de pouvoir chez les jeunes , et la façon dont ces mêmes jeunes perçoivent la situation>>

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